UN PLATONOV POSSEDE

Platonov-Possedes-

Platonov, création collective des Possédés dirigée par Rodolphe Dana. Le Carré des Jalles, bordeaux métropole : mardi 3 et mercredi 4 novembre 2015. Création le 14 octobre 2014 au Théâtre de Nîmes.

Un Platonov possédé

Le collectif d’acteurs Les Possédés, avec comme chef de fil Rodolphe Dana, avait commis un geste inaugural en 2002 en présentant son Oncle Vania. Il récidive ici en montant la pièce de jeunesse d’Anton Tchekhov qui n’avait pas vingt ans quand il a commencé à l’écrire. Foisonnant à souhait et annonçant avec démesure le thème qui hantera son œuvre – la dette sous toutes ses formes, autant affective que financière – ce Platonov a de quoi surprendre à plus d’un titre ; et pas seulement parce que Sans père a été entre autre sa première appellation. En effet même si l’on salue cette approche originale de l’œuvre qui a le grand mérite de prendre en compte le Tchekhov « débutant » – et non celui qui est passé à la postérité – il n’en reste pas moins que l’on sort de cette « représentation » légèrement dubitatif.

Les Possédés inscrivent leur travail dans une recherche collective qui met en jeu ce que chaque comédien porte en lui. En effet, un long travail à la table autour de lectures, échanges, recherches, rencontres avec les traducteurs (André Markowicz et Françoise Morvan), permet de s’approprier le texte hors des préjugés habituels. Ensuite le travail de plateau poursuit l’exploration de toutes les possibilités offertes par cette première lecture. Il s’agit donc là, dans ce qui est présenté, de l’aboutissement d’une approche profondément originale qui s’affranchit de tout diktat imposé par les attentes académiques. Ce à quoi nous ne pouvons que souscrire.

Ainsi autour de Platonov, cet intellectuel brillant promis aux plus hautes fonctions et qui croupit comme instituteur de campagne, s’agite toute une faune de femmes en quête de consolation de soi – et amoureuses d’un charisme qui prend souvent allure de cynisme même si la fragilité de l’homme est à fleur de peau – et d’hommes plus ou moins jaloux et envieux, tout occupés qu’ils sont par le désir d’une richesse à jamais inaccessible ou déjà perdue.

Monde au parfum de fin de siècle, où le désir amoureux – tout comme le désir de la richesse – se délite au contact d’une réalité annonçant son cortège de dettes, ruines et désillusions jusqu’à ce que mort (du domaine et de ses habitants) s’ensuive. La fin d’un monde où l’aristocratie en faillite se voit dépossédée de ses biens par des propriétaires qui profitent de la situation pour acquérir les biens des déchus. Cet avenir sans horizon – échos contemporains non fortuits – n’est pas pour autant désespérant si on en juge à l’énergie, certes chaotique, déployée sur le plateau. « Dostoïevski rejoignant Feydeau », selon les propres mots de Rodolphe Dana. En effet certaines séquences s’inscrivent dans un univers de farce ou de joyeux boulevard qui tranche avec la tragédie omniprésente reprenant le dessus à l’instant suivant sans transition aucune.

On a beau alors comprendre que l’existence est ainsi faite de successions d’instants contrastés où la dispute comique (même dans les situations les plus noires) côtoie le conflit tragique (même dans les situations les plus hilarantes), on a beau saisir que l’œuvre de jeunesse de Tchekhov manque par définition de maturité et d’unité, on reste un tant soit peu sceptique face à cette juxtaposition de ruptures de ton. Peut-être cela est-il dû aux représentations que nous nous faisons de l’univers de l’écrivain russe, tout en subtilité d’écriture, et dont l’économie de moyens est ici « sérieusement » mise à mal par les moments de farce pas toujours très légers.

Il convient cependant de célébrer sans réticence aucune la belle énergie des acteurs, tous à citer. Quant à Emmanuelle Devos dans le rôle d’Anna Petrovna – la veuve criblée de dettes du Général et propriétaire du domaine en faillite – elle trouve fort bien sa place parmi les membres permanents de ce collectif qu’elle rejoint avec l’authenticité dont elle est pleinement possédée.

Yves Kafka

Photo J.L. Fernandez

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