ENTRETIEN : JEAN-LUC RAHARIMANANA ET L’INSURRECTION MALGACHE DE 1947

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Entretien : Jean-Luc Raharimanana et l’insurrection de 1947

Auteur de plusieurs romans, nouvelles et pièces de théâtre, Jean-Luc Raharimanana est au théâtre de l’Echangeur jusqu’à dimanche pour présenter Rano, rano, une pièce pour laquelle il s’est allié à Tao Ravao, musicien, et Pierrot Men, photographe. Les trois artistes portent à la scène la voix de témoins de l’insurrection malgache de 1947, qui fut réprimée dans le sang par l’armée française. Jean-Luc Raharimanana nous parle de son écriture et de la genèse de ce travail mémoriel.

Inferno. L’insurrection malgache de 1947 à déjà été le thème de certains de vos écrits. Du roman « Nour 1947 » à la pièce « Rano, rano », en passant par « Madagascar 1947 », comment a évolué votre propos ?
Jean-Luc Raharimanana. Au départ, Nour 1947 devait juste être titré Nour. La question centrale du roman était : Comment se créer soi même, seul, sans l’idéologie d’un pays, sans la société et tout ce qui peut nous influencer ? Comment être vraiment libre ?
Le point de départ a été un conte où un personnage affirmait n’avoir été créé par personne. J’ai commencé à écrire sur des personnages qui passent, qui refusent d’être comme le père, la mère, les dieux. Qui sont à la fois présents et non présents.
Au fur et a mesure de l’écriture, la colonisation est arrivée. Car les colons veulent aussi formater les esprits, les « civiliser ». Je me suis rendu compte que je savais très peu de choses sur l’insurrection, à part les témoignages de gens qui venaient à la maison, car mon père est historien. De ce fait, ça arrivait qu’il y ait des discussions autour de 47 chez moi. J’ai fais des recherches.
Après publication, j’ai reçu beaucoup de courriers, de réactions. Des témoignages de Malgaches mais aussi de Français dont le père, le grand-père, avaient été sur place. J’ai passé 10 ans sur ce roman, je ne pensais alors pas qu’un jour je collecterais des témoignages réels.

Il y a une évocation très frappante dans « Nour 1947 », ce sont ces corps jetés des avions par des militaires français. C’est un événement que vous êtes allé chercher dans les archives ?
J-L.R. C’est un fait qui revient très souvent dans les témoignages. A l’époque de l’écriture, je n’avais pas de source historique officielle, car l’armée française a nié cette histoire. Aujourd’hui on sait que oui, il y a eu ça. La question, ce serait de savoir si cela a été un acte isolé d’un militaire, une volonté individuelle, ou une demande structurée de l’armée. A ma connaissance, il n’y a pas vraiment eu d’étude sur ça.

Vous, quelle est votre démarche d’auteur, à quel moment êtes vous passé de la fiction romanesque au théâtre de témoignage ?
J-L.R. Quand j’ai écris Madagascar 1947, on venait de me prêter des photos de l’époque, de gens qui sortaient de la forêt complètement maigres. C’est l’armée française qui avait pris ces photos. Approximativement au même moment, il y a eu cette histoire de colonisation positive (Discours de Dakar de Nicolas Sarkosy, en juillet 2007, N.D.L.R). Alors j’ai voulu utiliser ces photos, j’ai écris ce petit livre d’une trentaine de pages, qui est celui qui a marché le plus de tous mes livres. Je voulais exprimer en quoi l’histoire de la colonisation est importante pour moi qui suis né après l’indépendance, qui n’ai pas subit l’interdiction de marcher sur les trottoirs de certaines rues.
Madagascar 1947 a fait basculer la vision des malgaches sur mon écriture. Beaucoup d’entre eux avaient été gênés par Lucarne et surtout par Rêves sous le linceul.

Pourquoi y avait-il cette gêne ?
J-L.R. Parce que le texte était violent, parlait de sexe. Ils ne supportaient pas, c’était trop dur. Nour 1947 a changé leur vision mais c’est Madagascar 1947 qui a tout a fait arrangé les choses. Thierry Bédard l’a adapté au théâtre et la pièce a été censurée dans les Instituts français où il était prévu qu’elle tourne. La pièce a été créée à Madagascar, le metteur en scène a tenu tête à l’ambassadeur en disant qu’il mentionnerait le contexte de censure dans la pièce. Malgré tout la pièce s’est très peu jouée. Beaucoup d’argent a été perdu par la compagnie.

Comment avez-vous réagi à cette censure ?
J-L.R. Ça ne m’intéresse pas de rentrer dans les polémiques, j’ai voulu donner une réponse artistique et s’est à ce moment que j’ai contacté Pierrot Men. J’aime sa démarche de photographe. Il prend très peu de photos en une journée, peut-être une ou deux, il passe beaucoup de temps avec la personne qui est sujet de son image, il la fait parler.
Pierrot Men avait beaucoup de pudeur à faire des portraits, mais il en rêvait et voulait aussi travailler sur 1947, car dans sa famille quelqu’un est mort lors de l’insurrection. Il a pris un enregistreur et il a commencé une collecte de témoignages auprès de personnes âgées dans les villages.
Mais déjà en 2007, Thierry Bédard s’était appuyé sur des témoignages pour adapter mon texte au théâtre. Il m’en avait fait écouter un en particulier, que je refusais d’entendre. Je ne laissais pas entrer sa signification en moi car il me semblait inconcevable que l’armée française ait pu faire ça à un peuple alors même que deux ans avant elle combattait le nazisme. Mais après la censure de Madagascar 1947 dans les Instituts, j’ai repris l’enregistrement. J’ai écouté. Et là j’ai réalisé

Ça a changé quoi ?
J-L.R.  Ça a changé la démarche, ce n’était plus de la fiction. J’ai appelé Tao Ravao, le musicien de la pièce. J’ai pris le témoignage du vieux que j’ai si longtemps refusé d’entendre et on a commencé tous les deux a faire une lecture musicale. C’est là que j’ai imaginé la forme théâtrale Rano, rano.
« Rano, rano », c’était la formule magique pour transformer les balles en eau. Dans les témoignages qu’on avait ces mots revenaient tout le temps. Ça a été une évidence, un point de départ. Dans cette pièce, je veux donner une visage, ou un paysage, à 1947. Que ce ne soit pas seulement un débat sur des chiffres et sur la légitimité d’avoir réprimé ou pas. Le montage vidéo va dans ce sens là. C’est une parole pour sortir du silence, pour relier les choses, aborder la question du pardon.

Quelle est votre impression sur le rapport mémoriel à l’insurrection de 1947 à Madagascar ?
J-L.R. Il y a un travail en cours, tant du côté des historiens que du côté des artistes. Je n’étais pas du tout le premier à travailler là dessus. Les musiciens, les conteurs, et les écrivains le font depuis longtemps, mais en langue malgache, pas en français.
Dans les années 1970, 1980, il y a eu une sorte de ressassement : 1947 était devenu un enjeu politique car le pays quittait la zone Franc. Le pouvoir a utilisé cela comme prétexte pour mettre les Français dehors. La vraie difficulté pendant l’écriture de Nour 1947, c’était de faire le tri entre les vrais et les faux témoignages que le pouvoir utilisait.

Aujourd’hui, les gens parlent facilement de 1947 ?
J-L.R. Tout le monde a encore un peu peur de se rappeler de choses pas agréables. Dans les familles, il peut y avoir des tiraillements car il y avait deux camps, ceux qui étaient avec et ceux qui étaient contre les Français. Le problème, c’est qu’il n’y a pas de volonté politique pour appuyer les travaux des chercheurs à Madagascar. Ceux-ci sont obligés d’aller en France et de demander des bourses du CNRS.
Dans l’imaginaire collectif on retrouve aussi un certain fantasme lié aux archives, tout serait fermé. Mais dans ce qu’il y a de consultable il y a déjà assez de matière pour faire des milliers de films. Or, qui les a lu ?

Pour aborder votre œuvre romanesque, la critique use souvent de termes comme tissage ou tressage. Est-ce que ces mots s’appliquent à votre théâtre ?
J-L.R. Bien sûr. Il y a des instants qui sont difficiles à raconter. Parfois c’est la musique qui va faire le lien, parfois l’image. Il faut que les choses soient extrêmement tissées, à la seconde près.

Parlez nous de votre rapport à l’écriture, vous pouviez expérimenter des expériences limites lors de vos premiers livres…
J-L.R. Quand j’ai fini la rédaction de Lucarne je me suis retrouvé à l’hôpital. Physiquement j’avais testé plein de choses, j’étais à la limite de l’anorexie, c’était une écriture très physique. Je n’avais pas encore d’éditeur, j’avais juste une nouvelle publiée par l’alliance française, je ne savais pas ce que valait mon écriture, ni si j’allais pouvoir sortir du pays. Mes profs à la fac me disaient que s’était nul, que c’était de la littérature merdique.
J’étais dans un contexte où beaucoup de gens ne voulaient pas voir cette réalité dure. Ils disaient que ce n’était pas si pauvre, qu’il n’y a pas cette violence là. J’étais déstabilisé. A l’hôpital je me suis dis : Si je continue comme ça pour un autre livre, dans 10 ans je suis fini, je suis mort.

Vous testiez volontairement la faim ?
J-L.R. Oui. Parce que je ne comprenais pas ce que c’était la pauvreté. Donc j’éprouvais la faim. Mais aussi pour des questions d’énergie. Parfois, quand j’écris, j’oublis de manger. Il y a des sensibilités particulières qui arrivent dans le jeûne, je recherchais cette extrême lucidité. Après Lucarne, je me suis dis qu’il fallait que je me protège. Je n’avais pas peur de la mort, j’avais peur de ne pas avoir le temps d’écrire tout ce que j’avais en tête. Par la suite j’ai commencé à penser Nour.

Maintenant, est-ce que votre écriture est plus apaisée ?
J-L.R. Plus apaisée, je ne pense pas. Mais plus contrôlée surement, plus consciente des risques. En même temps, il y a beaucoup de jouissance dans cette écriture. J’ai conscience de la matière que j’utilise, je sais a quelle moment je vais être plus fragile et je ne refuse pas cette fragilité. Je me sens comme une pellicule : ça prend tout mais ça laisse des traces. L’image, c’est une blessure.
Maintenant j’imagine que je cherche quelque chose, pas de plus apaisé, mais de plus apaisant. Je sais que je peux guérir des gens avec mon écriture. Avant, le blessé c’était moi. Et j’écrivais cette blessure. Aujourd’hui, j’ai peut-être pansé mes plaies.

Propos recueillis par Aurore Krol.

http://www.lechangeur.org/event/rano-rano/

Visuel : RANO, RANO photo Pierrot Men

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