INTERVIEW : KADER ATTOU

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ENTRETIEN : KADER ATTOU.

Avant de découvrir la création chorégraphique de Kader Attou, j’ai pris la liberté de rencontrer son créateur dont on m’avait beaucoup parlé. Installée sur le siège rouge au centre de la salle du Grand T, The Roots tient sa parole . C’est avec justesse et sincérité que les 11 danseurs, en costards, captivent le regard, investissent l’espace. Les mouvements sont puissants, leurs impacts sont précis, sous leurs gestes de velours, la force du hip-hop raisonne. Le public subit une poésie subtile et brutale. Le décor quotidien redéfinit l’ordre des choses, un fauteuil, une table, des chaises, un peu bancales, comme la vie, en équilibre. La lumière redessine le contour des silhouettes, une partition imaginaire s’empare du sol. Une écriture chorégraphie franche et émouvante, animée par des danseurs omniprésents, sur scène et avec nous.Le hip-hop de Kader Attou est humaniste et élégant, il regarde bien droit dans les yeux. Voici ici cet échange, ce lieu entre mouvement et mot :

Inferno : Être directeur du CCN de La Rochelle, c’est l’opportunité de développer une destination particulière à votre travail ?

Kader Attou : C’est un outil qui me permet de travailler beaucoup plus aisément mes créations. La destination, les objectifs sont régis, gérés, par l’artistique, l’envie que ce soit en compagnie indépendante ou au CCN est la même, la différence c’est peut-être de voir ça en plus grand.

Inferno : Vous dites ne pas imposer de mouvement à vos danseurs, comment la chorégraphie se dessine t-elle finalement ?

Kader Attou : Oui, effectivement le mouvement se dessine en fonction de ce que sont les danseurs. Ils ont une histoire, une corporalité, une manière de bouger, dont je m’inspire pour créer. Je développe, je tricote, je construis avec ce qu’ils peuvent me proposer et très rarement,en terme de mouvement, je propose ou impose quelque chose.
Je ne suis pas sur l’uniformisation, pour créer un seul et même corps avec un ensemble de danseurs, comme certains chorégraphe qui façonnent les danseurs en une corporalité une esthétique, où on a l’impression que tout le monde se ressemble. Je pars du fait que chacun est différent et ces différences m’intéressent, après, évidemment, je travaille sur la notion de groupe, le duo, l’interactivité, l’écriture chorégraphique.

Inferno : J’ai vu que vous aviez été influencé par un sentiment, parfois un voyage, une lumière, pour créer vos chorégraphies ?

Kader Attou : C’est le propre de l’artiste, d’être connecté à son monde et d’y trouver son inspiration. Je ne me suis jamais mis autour d’une table en me demandant ce que j’allais écrire, c’est toujours déclenché par ce que j’ai pu voir, entendre…
L’inspiration est créée par l’émotion, j’essaie d’être attentif à ce qui se passe autour de moi, d’être témoin du monde dans lequel nous vivons. Porter un regard sur ce monde à travers mes créations sur scène, ensuite elles sont alimentées par beaucoup d’ingrédients. Par exemple, Petites histoires.com, créé en 2008, est inspiré de ma fille tandis que pour Symfonia Piesni Zalosnych, créé en 2010, c’est venu de la musique de Henryk Mikolaj Góreck, c’est très différent à chaque fois…

Inferno : Vous êtes toujours bouleversé par vos danseurs ?

Kader Attou : Oui, je l’ai été hier encore au Grand T de Nantes lors de la représentation de The Roots. Je demande à chaque fois à mes danseurs de se renouveler et de ne pas tomber dans une sorte de routine. Si les danseurs sont dans une exécution de mouvement et non pas dans une manière de vivre, le spectacle ne marche pas.
On le fait par envie, on vit l’instant présent, on n’est pas calculateur. Le spectacle est écrit et joué plusieurs fois, tous les danseurs l’ont dans le corps donc ce que je leur demande c’est d’être à la fois le plus juste et le plus sincère. Lorsque ces deux valeurs sont en place, je suis ému, j’ai l’impression que c’est une première fois. Nous ne sommes pas des machines, on est régi par ce qui nous compose dans la journée, c’est le propre du spectacle vivant. J’ai la chance d’avoir des danseurs qui sont de grands interprètes et qui donnent le meilleur d’eux-mêmes à chaque représentation.

Inferno : Avec The Roots, vous ré-interrogez votre définition de la danse hip-hop c’est ça ? C’est une sorte de rétrospective de ce que vous avez vécu avec le hip-hop ?

Kader Attou : C’est à peu près ça, j’ai commencé à réfléchir à ce spectacle, grâce à une sorte de flash-back sur les trente ans passés. Aujourd’hui la danse hip-hop existe depuis 32 ans, c’est arrivé en France en 1984 et pendant tout ce temps, il s’est passé énormément d’évènements. Il y a eu, le passage de la rue à la scène, la reconnaissance de cette danse par les institutions, qu’elles soient politique ou culturelle. Cette danse s’est nourrie, grâce à des croisements, à de nouveaux courants, comme le  » crump « …etc. Aujourd’hui la danse hip-hop c’est autre chose que de la performance, The Roots s’interroge un peu sur tout cela. C’est une danse à la fois universelle, poétique, sensuelle, drôle, régie par une certaine musicalité corporelle et portée par la musique. J’avais envie de montrer et de magnifier cette danse de la manière la plus forte possible.

Inferno : Votre travail s’est inspiré également du rapport entre la mémoire et la danse, entre l’empreinte du corps et le sol, de ce qu’il reste après la danse ?

Kader Attou : Je me suis inspiré de l’empreinte corporelle laissée par exemple sur un matelas de danse. Qu’est-ce qu’il reste après le mouvement ? Bien souvent on me parle d’émotion, de ce que ça nous a laissé, transmis. Quand on va au conservatoire, au théâtre, dans un lieu où il y a eu beaucoup de danse, il suffit qu’on prenne un mètre de tapis de danse et qu’on l’ausculte, il y a énormément de trace, d’histoire, comme un sorte de tableau qui nous raconterait les différents mouvements qui l’ont dessiné.

Inferno : Il existe un répertoire, un système de notation propre à la danse hip-hop ?

Kader Attou : Il existe un répertoire hip-hop mais il n’est pas quantifié et peu analysé en tout cas pour moi. La danse contemporaine a beaucoup écrit sur la chorégraphie, la création artistique, les spectacles. Nous, nous sommes en train de faire ce travail là, c’est là qu’est née ma question : Qu’est ce que la mémoire du mouvement finalement ?
Au delà du répertoire, je me suis demandé ce qui peut être préservé au delà de l’émotion. Lorsque j’ai découvert les systèmes de notation chorégraphique, comme les systèmes de notation Laban, Benesh ou Feuillet, j’ai tout de suite été interpelé. J’ai voulu à ma manière, le mettre au service de la chorégraphie, cela a donné lieu à ce que j’ai mis en place sur scène pour The Roots ; un plateau peint avec une sorte de partition imaginaire inspiré du système de notation Feuillet. L’idée de noter les pièces m’intéresse tout particulièrement.

Propos recueillis par Claire Burban
à Nantes, février 2016.

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Images copyright Kader Attou / Photos DR

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