TRIBUNE : LA CULTURE ET L’ERE POST-MEDIATIQUE QUI NE VIENT PAS

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TRIBUNE : La culture et l’ère post-médiatique qui ne vient pas

« Le principal défaut de tout matérialisme jusqu’ici (y compris celui de Feuerbach) est que l’objet extérieur, la réalité, le sensible ne sont saisis que sous la forme d’Objet ou d’intuition, mais non en tant qu’activité humaine sensible, en tant que pratique, de façon subjective. C’est pourquoi en opposition au matérialisme l’aspect actif fut développé de façon abstraite par l’idéalisme, qui ne connaît naturellement pas l’activité réelle, sensible, comme telle. » Karl Marx, Thèses sur Feuerbach, 1888.

Qu’il s’agisse de « grande » culture ou d’« industrie culturelle », on a vu, depuis l’avènement des médias de masse, se perpétuer à travers le temps un ordre selon lequel une culture confortée par ces derniers et par l’institution s’exprime de manière pour ainsi dire hyper-légitime, tandis que les pratiques amateurs souffrent d’un déficit de légitimité autant que de visibilité. En affirmant en 1954 qu’après une désintégration d’un ordre ancien de la culture mis à mal par l’art moderne, « […] la culture, plus encore que les autres réalités, est devenue ce qu’alors seulement on se mit à nommer « valeur », c’est à dire marchandise sociale qu’on peut faire circuler et réaliser en échange de toutes sortes d’autres valeurs, sociales et individuelles(1)», Annah Arendt indique implicitement que le « bien culturel », détaché en tant que marchandise de l’ordre de la praxis, reconduit cette séparation entre producteurs et usagers/consommateurs selon les exigences de l’ordre capitaliste et mass-médiatique (ces deux choses n’allant pas l’une sans l’autre).

De cette manière, ce sont toutes les potentialités transformatrices de l’art et de la culture à l’échelle individuelle et sociale qui se trouvent court-circuitées : la « marchandise sociale » en tant que support d’une activité imaginative (majoritairement pauvre) et moyen d’un récit de soi autant que d’un échange intersubjectif ne permet, tel qu’en l’état, que le maintien d’un ordre social où le temps libre continue encore de le disputer à la nécessité de travailler, et s’adosse encore de ce fait, parfois douloureusement au mythe de la « réussite ». L’intronisation de Pierre Huyghe dans un système marchand/médiatique globalisé après la création de l’Association des temps libérés, reenactment des utopies émancipatrices du vingtième siècle à une époque où culture et contreculture se sont rejointes en un cours commun dont l’art contemporain est une manifestation majeure, témoigne, s’il en était encore besoin, de cet échec (2).

Avec Internet et particulièrement avec ce que l’on nomme « web 2.0 » s’est fait jour l’espoir d’une fin de cette préemption du capital symbolique : ainsi Félix Guattari exprimant l’espoir que « la jonction entre la télévision, la télématique et l’informatique » permettra d’opérer « un remaniement du pouvoir mass-médiatique qui écrase la subjectivité contemporaine et une entrée vers une ère postmédia consistant en une réappropriation individuelle collective et un usage interactif des machines d’information, de communication, d’intelligence, d’art et de culture (3) ». Force est aujourd’hui de constater que cet espoir d’un amateurisme libre généralisé a été amèrement déçu : par le biais des « plateformes », le « réseau social » pris en charge par la suprastructure marchande n’est en réalité qu’un moyen de contrôle doublé d’une machine lucrative, au large détriment de ce que Guattari nomme « subjectivité contemporaine ».

Comme je l’ai déjà suggéré ici, Nicolas Bourriaud n’est, sous ce rapport, pas allé assez loin dans sa redéfinition d’un fait artistique se définissant dans un rapport ou, mieux, une relation (on imagine bien que ce « défaut » était dicté par la nécessité de se positionner favorablement vis-à-vis d’un appareil à la fois étatique et marchand ). Sous ce régime, c’est bel et bien le spectacle (séries, saga de blockbusters parfois novellisés etc.) qui continue de relayer les métarécits (et la tension se durcissant entre incrédulité à l’égard de ces derniers et radicalisme religieux confinant à un nihilisme téléologique confirme ce fait), tandis que corps et récit individuel (l’« identité narrative » selon Paul Nicoeur) s’atomise dans un univers de connectivité en expansion. Ne reste donc, suspendue dans le vide, la question posée par Jaron Lanier : à qui appartient le futur ? (4)

Yann Ricordel

1-Annah Arendt, « La crise de la culture », in La crise de la culture, Paris, Gallimard, 1972, p. 261.
2-Voir à ce sujet : Lauren Rotenberg, « The Prospects of Freed Time: Pierre Huyghe and L’Association des temps libérés », http://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/21502552.2013.818454
3-Félix Guattari, « Vers une ère post-média », Terminal, n°51, octobre-novembre 1990, p. 1.
4-Jaron Lanier, Who Owns The Future?, Londres, Allen Lane, 2013.

Image ©-Pierre Huyghe : http://www.arter.net/expedition-collective-en-antarctique/

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