MYTHOLOGIES POST-INDUSTRIELLES, OU LE PATRIMOINE BURLESQUE SELON JOAN FONTCUBERTA

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Madrid, Correspondance.
JOAN FONTCUBERTA / Arstusia / Fondation María Cristina Masaveu Peterson / Centre Culturel Conde Duque, Madrid / du 19 février au 17 avril de 2016.

La Fondation María Cristina Masaveu Peterson présente cette année la série « Arstusia » de Joan Fontcuberta dans le cadre de son programme « Regards d’Asturias (miradas de Asturias) ». Pour la 4e année consécutive, la fondation donne carte blanche à un photographe espagnol pour la création d’un fonds d’œuvres inédites inspirée des Asturies, de ses habitants, à partir de la vision intime et personnelle de photographes de prestiges. Ont été invités à réaliser ce travail les années précédentes Alberto Garcia Alix, José Manuel Ballester et Ouka Leele.

Les Asturies représentent la gloire industrielle obsolète de l’Espagne, ce foyer minier comparable à la région lyonnaise et l’Est de la France, où la révolution industrielle du XIXe siècle a façonné et conditionné les évolutions paysagistes, économiques et sociales. Actuellement, cette région du nord de l’Espagne se confronte aux mutations propres à ce passé minier et sidérurgique, en recherche d’un nouvel élan de modernité, dans le climat de crise économique espagnol.

Joan Fontcuberta s’est donc prêté au jeu de la création iconographique, et on ne croit pas si bien dire, tant dans ce travail, une fois encore, le photographe catalan se joue des formes et des contours, des apparences et des symboles.

La série s’intitule « Artusias », une anagramme de Asturias. Il en va de même pour chaque photographie, 60 au total, qui ont pour titres la moitié des possibles de l’anagramme de la région. Joan Fontcuberta plutôt que d’exalter les beautés légendaires des paysages de cette région, prend le parti d’une descente dans les bas fonds des souterrains asturiens, un voyage aux enfers dans cette contrée post-industrielle. Il met en scène des espaces occultes, ceux des mines désaffectées, d’anciens sites sidérurgiques ou autres lieux à l’abandon. Cette série est également prétexte à l’anti-théorie de l’instant décisif, au profit de celle de « l’espace décisif ». Fontcuberta convoque la lecture et l’analyse du spectateur, qui doit déjouer les pièges tendus par le photographe, démasquer la farce du réel, reconnaître le faux du probable, distinguer le naturel du ready-made de l’artiste, la copie de la duplicité, la réalité du mensonge, le camouflé de l’exposé. On relit ici une de ses interprétations de la théorie de Nietzsche de la représentation des mythes. L’humour jalonne également les clichés de Fontcuberta comme dans une des photographies réalisées dans le musée des objets trouvés, ou des éléments archéologiques coïncident avec des chaussures sportives, exposés sur le même mur. Le photographe décrit son travail comme une série « d’anagrammes visuelles » : des images contenues dans d’autres images, un sens caché du discours, une mise en abyme du sens. Il propose une « spéculation créative » d’images convoquant d’autres contenus, « une pierre philosophale capable de permuter expériences possibles et réalité, une alchimie de lumière et d’ombres ».

L’exposition présente les photographies en caisses lumineuses, ce qui donne splendeur et éclat aux clichés, en contrepoint de l’obscur et de la tonalité de science-fiction que revêtent les images de Fontcuberta.

On retient de l’exposition une scénarisation de l’absurde dans un univers clos, celui du patrimoine resplendissant, illuminé, scénographié. Fontcuberta s’amuse à démasquer le déséquilibre qui surgit de ces recoins où le contrôle du discours disparait et où surgit par l’intervention de l’homme ou du même photographe, un écoulement du discours vers le glissement des sens. Ici on reconnaît l’intérêt que Fontcuberta porte à la théorie de Borges, où le chemin se scinde en deux provocants la perte du contrôle des évènements libérant ainsi le possible du jusqu’alors impensé, l’imprévu : seul surgit ce qu’on n’aurait pu attendre.

Les textures obscures des images immergent l’exposition dans un univers de carbone, cet antique or noir qui est mis en scène dans un espace qui propose une reconstitution de la mine. Le spectateur entre dans une grotte humide, plongé dans la pénombre, où l’angoisse et l’oppression retranscrivent celle vécue par les travailleurs dans les sites miniers.

Déjouer l’irréel et le concret, c’est l’invitation de Fontcuberta avec « Artusia » mais surtout mesurer l’actuelle problématique de cette région qui, comme tant d’autres, ne jouit plus de l’abondance de l’ère industrielle et se confronte à la paralysie économique face à la nécessité imminente de devoir se réinventer un devenir contemporain.

Lili Lekmouli,
à Madrid

http://www.fontcuberta.com

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1- Joan Fontcuberta : SAURITAS (Mina Carbonar, Vega de Rengos, Cangas del Narcea), 2015 / 2- SUARISTA (Aliviadero Natahoyo, Gijón), 2015 Joan Fontcuberta / 3- SUTAIRAS (Rotonda, Colunga), 2015 Joan Fontcuberta / Crédits : Serie ARSTUSIA. « Miradas de Asturias ». Collection d’art contemporain de la Fondation María Cristina Masaveu Peterson. Impression directe sur Duratrans en caisse lumineuse

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