MAUVAISE DANSE : L’AFFAIRE JAN FABRE A ATHENES

fabre athènes

Athènes, correspondance.
TRIBUNE : Mauvaise danse : l’affaire Jan Fabre à Athènes, par Mari-Mai Corbel.

Les faits : Jan Fabre devait prendre la direction artistique du Festival d’Athènes. Avec son goût habituel de la provocation, l’artiste et metteur en scène avait imaginé une programmation exclusivement belgo-centrée, excluant de fait les créateurs grecs. Le tollé général qui s’ensuivit a conduit Fabre à jeter l’éponge le 3 avril dernier… Voici la Tribune de Mari-Mai Corbel, notre correspondante à Athènes, écrite au lendemain de ce couac retentissant.

Aberrant, tout est aberrant dans cette affaire du festival d’Athènes à laquelle s’est prêté Jan Fabre. A tel point, que je ne peux m’empêcher de penser à l’affaire du OXI du 5 juillet 2015 retourné en moins de dix jours en son contraire. L’annonce de la nomination de Jan Fabre mi-février promettait. Impossible alors de s’imaginer que Jan Fabre n’aurait aucun intérêt pour la création contemporaine grecque. Impossible également de s’imaginer que Jan Fabre n’envisage d’occuper cette fonction phare dans le paysage culturel grec en n’y connaissant rien. Impossible parce que les milieux artistiques européens voire internationaux sont poreux, de vraies ruches à rencontres. De même de nombreux metteurs en scène et chorégraphes européens passent par Athènes, pas seulement pour jouer au festival. Et pourtant il le confessa dans sa conférence de presse du 30 mars donnée pompeusement au musée de l’Acropole, sur carton d’invitation (une première ici) et où aucun n’artiste grec ne fut convié : Il n’y connaissait rien. Aberrant et tout aussi sidérant.

Sidérant projet. La publication du projet artistique de Jan Fabre se répandit comme une trainée de poudre dans les milieux artistiques européens via les réseaux sociaux, décrochant un certain nombre de mâchoires à chaque lecture. L’interprétation la moins méchante pour Jan Fabre est d’imaginer que ce génie, absorbé dans son monde, n’aurait pas eu le temps de suivre les tribulations de la politique grecque ni les perfidies eurocratiques de l’Union Européenne ni les vilenies du FMI à l’égard de ce petit pays du bout des Balkans. Il se serait arrêté au 25 janvier, à la victoire de Alexis Tsipras et de la gauche radicale dans la patrie mythique de la démocratie. Un récit propre sur lui auquel il viendrait apporter sa séquence. Séquence aide artistique aux pauvres artistes grecs encroûtés dans Athènes. Séquence ouverture des regards d’un public privé des richesses artistiques flamandes. Séquence apport en capital multiculturel, thème de sa conférence de presse.

Jan Fabre, par son ignorance de la situation grecque, n’a pas mesuré ce que son projet que je vais exposer pouvait avoir de relents colonialistes nauséabonds dans le contexte politique et historique grec. Sans doute, ce professionnel de la provocation a-t-il penser donner un coup de pied dans la fourmilière esthétique grecque bien que n’y connaissant rien, donc armé de solides préjugés. Sans doute s’est-il pris à imaginer ouvrir un débat esthétique polémique et vivifiant qui lui rappellerait sa jeunesse… Sauf qu’il a manqué d’informateurs. Le surlendemain de la conférence de presse, le vendredi 1er avril, une assemblée générale se tint au théâtre Sfendoni. Poisson d’avril, le samedi deux lettres étaient envoyées, l’une à Jan Fabre où il était constaté que par sa conduite, ce dernier s’était constitué de lui-même « persona non grata au festival » et une seconde au Ministre de la Culture, Aristidis Baltas, réclamant sa démission. Dans la nuit, les téléphones des milieux culturels européens et grecs étaient en alerte. Le lendemain matin, Jan Fabre démissionnait, avec une méchanceté pas loin de la servilité aux milieux politiques qui l’avaient nommé, je vais y venir, arguant qu’il ne souhaitait pas « travailler dans un milieu artistique hostile », lui qui était venu « l’esprit et le cœur ouverts ». Parfois, on croit rêver. Mais le talon d’Achille de certains génies est de vivre de façon auto-concentrique dans un monde bien loin des réalités, y compris de la sienne et du personnage qu’il est.

Ce projet artistique, quiconque le lit, devine qu’il a été écrit sur un coin de table en quarante-huit heures maximum. Jan Fabre avoua d’ailleurs à sa conférence de presse, entouré de son équipe flamande, n’avoir « pas eu le temps » – de rencontrer des artistes et des projets. N’ayant pas eu le temps de s’intéresser à l’échelle « locale », Jan Fabre proposait d’expulser toute création grecque indépendante dès la première année. Restaient les programmations du Théâtre National d’Athènes, de la Scène Lyrique, de la Scène Nationale du Nord de la Grèce et de l’Orchestre National. C’est ainsi qu’il venait « l’esprit et le coeur » dits ouverts. Posant devant le célèbre théâtre Hérodio où de célèbres concerts politiques furent donnés, avec en fond un drapeau belge, Jan Fabre, sourit, heureux d’apporter l’esprit belge et le multiculturalisme à la société grecque, pour l’aider à passer le cap difficile de la mondialisation. C’était son projet. Son projet qui vise en 2019 la création d’un « Matrix grec » avec de jeunes artistes grecs qu’il aura au préalable sélectionnés et formés. Violence du néolibéralisme assumé chez une clique d’artistes des années 1980. Je rappelle que le principe de Matrix est un personnage qui découvre au contact de la réalité virtuelle, que c’est lui qui vit dans le virtuel tandis que ce qu’il prenait pour virtuel est la vraie réalité… Autrement dit, chers Grecs, vous êtes encore dans vos rêves, mais bientôt l’UE et derrière les USA, vous auront expliqué quelle était la bonne réalité.

Dès 2017, les pièces ouvriraient leur distribution à ces jeunes artistes grecs à hauteur de 30%. Un quota, multiculturel en somme, pour assurer à une minorité ethnique, allons-y gaiement, un minimum de représentants dans un festival qui jusqu’alors leur faisait place à 80%. Il ne s’agissait pas du tout d’assurer dans la programmation un tiers de projets grecs, pas du tout. Non, il s’agissait de recruter de jeunes artistes grecs (dont il est précisé qu’ils fussent âgés de moins de trente ans) qui devaient intégrer les distributions des artistes internationalement reconnus que Jan Fabre inviterait. Pour cela, une cinquantaine de jeunes artistes grecs seraient « sélectionnés » et formés via des master classes et des séminaires donnés par ces artistes toujours internationalement reconnus. Pour aider à leur formation, détail croustillant, ces heureux sélectionnés recevraient sept places pour le festival – pas même un pass. Des détails croustillants, il y en avait une somme. Il faudrait mentionner la part du lion que se réservait Jan Fabre, s’arrogeant l’ouverture du nouveau musée contemporain pour y exposer la somme de ses oeuvres plastiques depuis les années soixante-dix, l’idée étant d’introduire le public à « l’esprit fabrien » carrément ou encore son obsession de la musique pop et jazz puisque c’est ce qu’il aime. Mais je vais m’arrêter là pour ne pas plomber ce texte d’autres lourdeurs flamandes. Car on aura compris l’esprit.

Name droping (Isabelle Huppert, Bob Wilson), réduction de la scène belge à quelques vieux noms flamands (Anna Teresa De Keersmaker, Jan Lauwers, Sidi Labi Cherkaoui) et à une certaine génération anversoise, dont on laissera de côté ici l’ADN politique, faisant l’impasse sur la scène bruxelloise et la génération des moins de cinquante ans, esprit flambeur, petite ballade de charité avec les officiels au camp de réfugiés du Pirée à la suite d’Angelina Jolie ou de Vanessa Redgrave, et d’ores et déjà deux créations fabriennes, portant un regard plus que délicat sur la culture grecque (Mount Olympus, To glorify the cult of tragedy. A 24h performance), délicat étant donné la méconnaissance avouée de Jan Fabre sur cette même culture, délicat car encore une fois la Grèce est renvoyée à un folklore (satire de la danse du sirtaki du film Zorba) ou à ses antiquités tragiques (la TRAGEDIE).

Encore une fois, la Grèce sert de surface de projection au refoulé identitaire d’Européens du Nord. C’est là que l’on peut rapprocher la sidération que nous fait éprouver ce passage éclair et désinvolte d’un Jan Fabre de celle que nous avons éprouvée après le 13 juillet 2015 et le vote forcé d’un troisième mémorandum pire que les précédents, et continuons d’éprouver devant l’obsession de l’Union Européenne à anéantir l’économie et la société grecques La Grèce, malheureusement pour elle, avec son Acropole et Epidaure, sert de source de légitimation civilisationnelle à bien des Européens occidentaux du nord qui seraient plutôt d’origine barbare d’ailleurs…. Vieille histoire apparemment mal digérée. Dans un monde où le pouvoir s’acquiert bien peu par les compétences et tout aussi peu par la légitimité populaire dans les cercles eurocratiques, quoi de mieux que de se réclamer de ces sources civilisationnelles grecques pour s’auto-légitimer ? Seulement, entre ces sources antiques et l’ère contemporaine, s’interpose toute une histoire byzantine, toute une culture moderne, tout une Histoire balkanique largement occultée ou méprisée au nord. Ce fut ainsi que le multiculturalisme que Jan Fabre se proposait de transmettre à la société grecque tomba comme un cheveu sur la soupe.

Depuis l’empire byzantin, en passant par l’empire ottoman puis la seconde partie du XIXe siècle, les Balkans n’ont cessé d’être un creuset de brassages culturels, linguistiques et religieux ; de même, qui connaît l’histoire des Grecs sait, qu’outre la pratique à peine voilée du protectorat des Puissances (russes, allemandes, anglaises, françaises) qui leur imposa diverses marques culturelles parfois au fer, qu’elle est tissée d’exils. La diaspora grecque nourrit des liens solides dans le monde entier. Ne serait-ce que depuis la politique des mémorandum, plus de 200 000 jeunes se sont exilés un peu partout dans le monde et en Europe et viennent rajeunir si j’ose dire cette diaspora. Et pour revenir à la scène artistique, la génération des années 1990 que j’ai rencontrée en mai 2014 au cours d’un reportage sur les artistes grecs de la création indépendante, a majoritairement étudié aux USA, en Angleterre, en Allemagne et en France, tissant des liens artistiques internationaux au passage. Sans parler même des aïeuls (musiciens, chanteurs, auteurs, cinéastes, hommes de théâtre) ayant été contraints à l’exil pour beaucoup en France ou en Allemagne pour des raisons politiques.

Creusons un peu ce multiculturalisme fabrien – et laissons de côté le fait bête qu’il s’agissait d’infliger un monoculturalisme belge. Un vieil atavisme, en fait, de nation colonialiste, qui se définit par l’absence d’intérêt pour la langue minoritaire de l’autre, pour la complexité de son histoire et de sa culture, et, cela, pour venir lui apporter LA civilisation (ici européenne, on se tient les côtes de rire), à cet autre – ici, le concept de « Grec ». Lui apporter la nouvelle civilisation multiculturelle, « promesse » que nous apporte la « mondialisation », selon les mots de Fabre. Laissons même de côté que cette nouvelle civilisation multiculturelle se réduise essentiellement à une américanisation des modes de vie et au galvaudage des éléments culturels régionaux en signes folkloriques postmodernes plus ou moins divertissants et vides de sens. Preuve en est l’image provocante sous laquelle Jan Fabre a donné sa conférence de presse, image pour lui exemplaire, image hallucinante, soit la photo de l’équipe nationale de football de Belgique, les Red Devils. Les Diable Rouges, on se marre. Au motif qu’on y parlait trois langues et que s’y mélangeaient des couleurs de peau, mais pour faire quoi, sinon pratiquer un sport qui n’est qu’une industrie spectaculaire exploitant de bas instincts nationalistes ? sinon une même et unique activité virile, facile à exporter, uniformisant les corps dans une discipline identique, sans dialogue sinon celle des coups de pied dans la balle ? On frémit à l’idée que Fabre le mondain, l’aristocrate des nuits déjantées des années 1980, le spécialiste des soirées privées, l’amateur du luxe, le séducteur glamour, ajouterait à cela que c’est populaire, le foot. Passons donc et regardons la partie grecque.

Il se trouve que moins d’une semaine avant ce scandale à la belge, le 25 mars était fête nationale. A cette occasion, l’habitude est, outre un défilé militaire, des parades d’écoliers. Les écoliers portent alors un haut blanc et libre à eux, jupes courtes, jupes longues, pantalons, le bas est bleu. Or le Ministre de l’Education Nationale glissa une écolière portant un hijab avec sa jupe longue noire, et un autre d’origine pakistanaise affichant un turban sikh noir, tout en commentant que le temps était arrivé d’une société multiculturelle. Tiens donc.

Certes, l’ignorance arrogante de Jan Fabre est impardonnable, mais l’on peut supposer lorsqu’on connaît quelques dessous de l’affaire du festival, depuis l’éviction de Yorgos Loukos jusqu’à la nomination de Jan Fabre, que du côté du Ministre de la Culture et des cercles de Tsipras, une certaine idéologie souffle. Une idéologie qui va de pair avec l’obstination à rester dans les clous de l’euro et à céder aux eurocrates, l’angoisse grecque étant de n’être pas européens, pas occidentaux donc pas modernes. Une idéologie qui s’accommode du mot mana -« réformes »- (qui désigne donc en régime néolibéral de défaire l’Etat social tout en durcissant le régime fiscal jusqu’à le rendre écrasant) tout en justifiant la vente des biens publics jusqu’à des plages et des îles à des « investisseurs étrangers ». « Je ne suis pas spécialiste mais Fabre est l’homme qui arrive à réaliser la nouveauté simultanément dans toutes les formes d’art. Il connaît ce que ça veut dire mondialisation et il essaie de transvaser son oeuvre à toute l’Europe. Jan Fabre est appelé pour amener la Grèce à l’épicentre du devenir mondial en tant que partenaire paritaire », déclara le ministre de la culture, Aristidis Baltas, enflammé, n’omettant point de citer Spinoza parce que flamand. Une idéologie de la « modernisation via la mondialisation », qui en Grèce résonne avec le regard que les Grecs portent sur eux-mêmes via le miroir déformé que leur tendent les Européens du Nord, miroir pervers et déformé par un racisme dépité face au fait que les héritiers de l’Acropole ne parlent plus le grec ancien (non, ne riez point), ni ne portent de toges (ces Grecs sensuels, paresseux, byzantins, tricheurs, voleurs, dépensiers, et j’en passe). Oui, je sais, c’est pénible mais le pire qui puisse arriver à ces visiteurs nord occidentaux est de réaliser que l’Odyssée ainsi que la mythologie grecque sont vivantes dans la culture contemporaine – j’ose à peine dire « populaire » tant ça va gêner nos stéréotypes nordistes. Sont aussi bien connues les tragédies ou, fait plus ignoré du nord, le genre satirique (du coup la vidéo du Mont olympes de Jan Fabre n’a non seulement pas choqué mais fait rire chaudement) ou encore plus extravagant, le public grec pour le théâtre est massif. Finalement, ce corpus leur appartient encore. Oui c’est surprenant, on en reste bras ballants mais oui, la modernité a marché. En ce sens le festival d’Athènes et d’Épidaure est toujours « leur » festival. Leur fête. Comme me l’a soufflé un ami artiste, il est fort possible que Jan Fabre n’ait rencontré que quelques membres de la nomenklatura de Tsipras, qui auraient insinué que les Grecs étaient, dans leur part populaire, nationalistes de façon atavique, légèrement nostalgiques d’une culture vieillie (encore et encore Mikis Theodorakis et ses poèmes ! ), qu’il était urgent de les sortir de ces maux en leur infligeant une bonne cure d’art branchouille, de flambe flamande voire de bon vieux jazz (au programme musical de Jan Fabre).

L’interprétation du nationalisme grec, si tant qu’il fût, est aux antipodes de celle qu’on peut avoir d’un nationalisme flamand, allemand ou français, de nations colonialistes donc. En Grèce, la défense de la nation vient d’une guerre de libération nationale contre les occupants, puis contre les protectorats successifs dont le dernier en date est celui européo-allemand de l’Union Européenne. En Grèce, une partie des élites ont méprisé leur pays, pour justifier leur collaboration avec des intérêts étrangers, liés à leur servilité souvent corrompue et mâtinée du complexe du colonisé qui rêve de se moderniser, de s’européaniser, de s’occidentaliser. Et force est de constater avec la crise actuelle des réfugiés, que la résistance populaire aux pulsions xénophobes nationalistes est une leçon donnée à ces gros pays du nord si civilisés. Je note que les effets des politiques culturelles en France comme un peu partout en Europe depuis dix à quinze ans reviennent à évincer la création contemporaine indépendante. Une création qui vient de la critique du spectaculaire, qui recherche à réinventer la place du spectateur, et qui bien souvent préfère les petites jauges tout en répugnant aux grands shows. Une création aussi qui cherche à s’extirper des violents courants néolibéraux emportant le théâtre et la danse dans son marché – d’où que le destin du nom d’artiste soit celui de la marque et de la star, au mépris de la réalité du travail artistique, forcément collectif.

Si l’on prend froidement le projet de Jan Fabre, il consistait ni plus ni moins à anéantir cette création indépendant grecque d’ores et déjà en train d’émerger sur la scène européenne, pour former un bataillon d’interprètes à sa solde, à la solde de son esthétique, largement spectaculaire, fondée sur la marque « Jan Fabre ». Une marque massivement soutenue par l’organisation médiatique de sa publicité, via des livres, des articles people (comme celui sur l’événement de l’anniversaire de sa compagnie samedi 27 mars avec 600 invités de marque) et une expérience rompue de la presse critique. Car, et c’est cela l’important, pour masquer la misère des budgets culturels dont la Grèce est exemplaire, la troïka ayant en 2011 imposé la suppression de 100% des subventions aux compagnies indépendantes, il suffit de maintenir quelques activités spectaculaires, avec des noms internationaux (qui commencent d’ailleurs à vieillir), soit des marques paillettes approuvées, faciles à médiatiser, en concurrence, en compétition, à partir de quoi la désertification culturelle en marche passe inaperçue. Véritable imposture qui colle bien avec celles de nos représentants politiques, eux-mêmes devenus des marques.

Qu’est donc venu faire dans cette galère Jan Fabre ? Il n’est pas possible de réduire ce scandale à des combinaisons de maladresses et de grossièretés. Il y a quelque chose de l’air du temps eurocratique, dans l’accélération de l’Histoire, qui produit ce mépris du lent et patient travail artistique, sur le tissu de territoires, de ces complexes liens qui relient aux publics, de ce difficile travail de la modernité artistique qui tente de traduire dans des langages de signes contemporains des éléments intemporels. Et enfin où on fait l’économie de ces laborieux échanges culturels où c’est dans la rencontre de l’autre culture, que l’on devient l’autre qu’on a toujours été quelque part. Dans cet esprit, on aurait pu imaginer un autre directeur qui arrive ici, sans rien connaître, qu’il en fasse son pari, celui de rencontrer l’autre langue, l’autre culture. Il aurait pu le faire d’autant que son budget est réduit. Il aurait pu dire que ces pauvres 400 000 euros de la première année serviraient à un appel à projets, qu’il invitait des artistes grecs et balkaniques à créer avec lui et à ses côtés, à des laboratoires, qu’il souhaitait oublier tout ce qu’il savait, s’immerger ici, rencontrer la littérature grecque, faire traduire en flamand des ouvrages grecs, rencontrer des musiciens, des plasticiens, etc. Chercher aussi d’autres lieux dans Athènes, qui n’en manque pas. Organiser un forum pour penser un nouveau projet de festival avec ceux qui le font, ré-interroger la critique de la culture, re-situer le concept de culture européenne par rapport au complexe symbolique que la Grèce incarne pour le Nord. Inviter des artistes des pays européens, à un brain storming. « L’argent n’est pas tellement important, tu peux construire un festival formidable avec un euro » a-t-il déclaré à la conférence de presse, point effrayé de son exagération irréaliste. Oui. Jan Fabre aurait pu travailler. Je note également que dans son alibi du manque de temps, se ressent une certaine fatigue névrotique (là je ne fais rien, mais demain oui), une certaine dépression du désir. C’est pourquoi au sein de cette blague belge que fut le plus court protectorat – celui de la Belgique – que la Grèce ait connu dans son histoire, se loge beaucoup de tristesse. Je ne sais même pas si, malgré les répercussions certaines dans les milieux artistiques européens de l’onde de choc de ce scandale, si cela va se traduire dans une prise de conscience collective de ce qui est en marche.

Que va devenir le festival d’Athènes ? Qu’en si peu de temps, le gouvernement Tsipras ait réussi à mettre à bas tant d’années du patient et minutieux travail de Yorgos Loukos, à coup de table rase post-marxiste, qu’il ait jeté dans l’incertitude une histoire de soixante années, tout ça, comme c’est fort probable en raison aussi de manigances politiques locales, dues à un certain Panagiotis Douros niché au ministère (c’est lui qui appela Jan Fabre pour lui proposer le challenge, selon les propos de l’équipe de Jan Fabre), cela laisse pantois. Il reste maintenant cette inconnue qu’est l’ouverture d’un temps autre, le vide d’un festival qui ne pourra se tenir probablement qu’avec des rustines, peut-être le surgissement d’un « kairos » pour donner un coup de pied dans la fourmilière de la culture publique européenne. Ultime leçon des artistes grecs, spontanément, ils surent se réunir de façon unitaire, démocratique, pour s’insurger contre ce qui peut aussi se voir comme la démarche d’un artiste aristocratique, fier de faire partie des grandes marques européennes de la scène. Athènes, irréductible, l’a envoyé en moins de quarante-huit heures faire montre de sa virilité ailleurs. Reste cette amertume ici de n’avoir pas pu accueillir l’Autre et le fêter (faute qu’il ne laissât point de fête possible commune). Cela, c’est le plus triste silence que nous partageons ici.

Mari-Mai Corbel
Athènes, 4 avril 2016.

ΚΑΛΛΙΤΕΧΝΕΣ ΣΥΓΚΕΝΤΡΩΣΗ  ΦΕΣΤΙΒΑΛ ΑΘΗΝΩΝ

Images : 1- Jan Fabre qui pose devant le théâtre Hérodio avec le drapeau belge….. hissé à l’occasion / 2- L’AG à Sfendoni / Photos DR

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