ENTRETIEN : MARLENE MONTERO FREITAS

10 Jaguar (c) Uupi Tirronen Zodiak

ENTRETIEN : Marlène Montero Freitas, à Montpellier.

Ils s’y sont mis à trois ! Montpellier Danse, le Théâtre de la Vignette -scène conventionnée pour les écritures contemporaines- et le CDN HTH ont décidé d’offrir à Montpellier un focus sur les œuvres et la personnalité de Marlène Montero Freitas. Deux rencontres et deux spectacles, Jaguar et Paradis, sont présentés la semaine du 4 Avril. Avec une grande douceur et beaucoup de joies, lors de la première rencontre, la danseuse capverdienne nous fait partager ses convictions, sa vie, son imaginaire. Idées à la volée :

« Je suis née au cap vert. J’y ai vécu jusqu’à dix huit ans. Il n’y avait pas d’école de danse à cette époque mais il y avait une activité très importante. Les gens se regroupaient, trouvaient un nom et dansaient. A l’époque, il n’y avait pas YouTube, ce que l’on recevait comme images c’était des cassettes vidéo que les gens nous laissaient. C’étaient du Hype des Etats-Unis ou de la Salsa cubaine. On a mélangé tout ça pour en faire notre endroit. On allait dans les magasins, on demandait du mécénat instantané pour nous payer des costumes. On était très autonomes et tout le monde faisait tout. Personne n’était spécialisé. On pratiquait en chorégraphiant on chorégraphiait en dansant.

Avant que je fasse Paradis, je pensais au cinéma où nous jouions, qui s’appelait L’Eden. Cette salle était une zone de fiction, d’image, de liberté pour toute l’île. En ce moment il est en ruine et il n’y a plus de lieu dans l’île. Mon grand père était compositeur de musique traditionnelle capverdienne. Il a eu vingt-et-uns enfants et tous sont musiciens. C’est assez normal de faire de la musique au Cap-Vert.

Il a des choses qui nous touchent beaucoup et l’on ne sait pas vraiment pourquoi. Je suis touché par certaines formes ou un certain type de travail sans savoir pourquoi. L’idée de la métamorphose est toujours un désir d’échange émotionnel avec le public. Je trouve dans la notion de métamorphose celle du déplacement. Quand le déplacement se passe, il y a le déplacement sur la scène mais aussi le déplacement du spectateur. Je touche à l’émotion quand j’essai de retrouver des hybrides. Dans le choc, dans la chose contradictoire, il y a une énergie qui émerge. Cette énergie est normalement partageable.

Parfois j’ai l’impression que presque tout a une influence. Le carnaval, la relation avec la musique, les moments d’excitation. Ce sont des réminiscences qui reviennent, qui reviennent et qui se transforment. Je peux travailler en silence mais mon premier instinct c’est de mettre de la musique pour travailler. Il y a quelque chose de l’échange qui est à un autre degré, de l’ordre de l’inconscient.

Dans mon île il y a souvent des cortèges funèbres qui passent. J’ai grandi avec ça : tous les jours on voit des cortèges funèbres. Cette coexistence entre le funèbre et la joie, entre le funèbre et l’érotique, entre la vie et la mort, la terreur et la joie, ça se retrouve dans mon travail.

Paradis, c’est un assemblage de chose. D’une part les voyages et les rencontres et d’une autre part la de ce qu’on a dansé au cinéma Éden. Le cinéma me permettait de faire quelque chose qui est complètement de l’ordre de la fiction, de l’invention. Je ne voulais pas en faire une idée au service de la morale, de l’ordre éthique. C’est un endroit ou une idée que l’on a constamment réinventé, qui a permis une porte vers quelque chose où on peut tout faire. On a tous une idée sur le paradis mais pourtant on peut continuer à l’inventer. C’est la possibilité de réinventer notre collection paradisiaque. On était libéré de tous les encadrements religieux, moraux, étique, le paradis devient l’endroit de projection de toutes les imaginations. Du coup paradis et enfer sont intiment mêlés, les portes sont ouvertes.

Quand je suis partie du cap vert, je n’avais pas d’idée précise de la danse. Mon père est décédé et sa maladie s’était fixée dans mon esprit avec le Portugal. Je suis partie du jour au lendemain à l’école PARTS en Belgique. Je suis partie non pour aller vers PARTS mais pour partir de Lisbonne. Quand j’étais à PARTS, j’ai compris que c’était une école efficace qui me donnerait les bons outils. Je n’attendais pas tout d’une école, j’ai profité de ce qu’on m’a donné.

Jaguar, c’est une scène de chasse dans un théâtre de marionnette. La scène est hantée. C’est un duo. J’avais en tête le titre, le lieu, mon partenaire et puis de partir en recherche. On arrive à des choses qui nous intéressent au fur et à mesure. Les idées trouvent des petites portes, de façon sinueuse. La production de l’artiste brut Adolfo Wölfli est arrivé vite. Sa production -dessins, lettres, chansons- est énorme. Il a réinventé sa propre histoire du berceau à la tombe, il a réinventé sa personne. Il a même fait une canette de soupe de tomate, avant Wharol! Le côté rempli, saturé, le rapport à l’échelle m’attirait beaucoup.

Le mouvement expressionniste Le Cavalier Bleu m’a séduit. J’ai toujours eu l’envie un cheval sur scène. Avec cette pièce, j’ai senti que l’image du cheval s’imposait. Cette idée est venue dans les précédentes pièces mais ne s’est pas imposé. Je me suis aussi beaucoup imprégnée des images de représentation de la nature chez Kandinsky. Schonberg était très proche de ses courants et tout ça est lié, nous avons sauté de l’un à l’autre. Toutes les scènes sont nourries des forces du Cavalier Bleu.

On a placé aussi des figures mythologiques d’Actéon, de Diane, de la nymphe… Pour nous, tout est connecté à la nature, à la figure du bain. Le pli du drapé se pense aussi en analogie avec les traits de Wölfli. Nous nous sommes accordé la possibilité de transformation de la figure de la nymphe par le pli. La transformation du drapé de son utilisation quotidienne aux scènes bacchanales. Cette nymphe nous l’avons voulue comme quelque chose de funèbre et d’érotique, de sale et de pur, de rapide et de lent, de lourd et de léger… toutes ces allégories contradictoires que la figure peut évoquer. Le drapé peut évoquer toutes ces contradictions.

En étant des marionnettes, nous sommes des corps contrôlés, des corps sous influences. J’avais l’idée que les poupées ne sentent pas les choses elles-mêmes, mais elles peuvent être très proches de la réalité. Elles montrent la souffrance sans souffrir si on les manipule comme on le souhaite. Comme contrainte de création, je donnais cette consigne : « on marche dans la forêt, on est perdu et on est sous l’influence du climat ». Il nous faut un état, une imagination qui nous permet d’être dans un état différent.

Avant de commencer Jaguar, j’ai fait un projet dans une prison de femmes à Lisbonne et j’ai travaillé sur les serviettes. L’idée de l’hygiène et de l’intime était très importante dans le projet. L’idée du regard, d’être constamment vu et regardé. On a travaillé avec la musique de Stravinski car il me fallait une musique forte qui fonctionne avec des gens très différents. Beaucoup de matière ou de matériel de Jaguar est arrivé » à ce moment-là.

On était en train de créer Paradis et je décide d’aller contre la direction qu’on avait prise. Je passe par des chemins très sinueux. J’avais Le déjeuner sur l’herbe dans la tête. J’ai dit ok, on va faire une pause. Je suis allé faire des courses et j’ai placé les courses comme un pique-nique sur le plateau. On a mangé et on a tous compris qu’il y avait quelque chose à célébrer. Et on a commencé à travailler sans s’en rendre compte. Tout se transforme, d’une scène très belle à une scène un peu horrible.

Propos extraits et retranscrits par Bruno Paternot

-® Andreas Merk 1


http://cargocollective.com/marlenefreitas/j-a-g-u-a-r

Images: portrait, photo Andreas Merk / « Jaguar », photo Uupi Tirronen Zodiak.

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