ENTRETIEN : PIPPO DELBONO, « ADESSO VOGLIO MUSICA E BASTA »

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ENTRETIEN : Pippo Delbono / Théâtre des Bouffes du Nord, Paris : Voyage à travers le monde musical de Pippo Delbono. Adesso voglio musica e basta : Amore e Carne, Il sangue, La notte.

Inferno : Récemment, vous avez présenté au théâtre des Bouffes du Nord une trilogie : Adesso voglio musica e basta. Que voulez-vous raconter au public à travers ces trois œuvres ?
Pippo Delbono : Ces sont des parcours musicaux autour du thème de l’immigration. Je voulais parler de notre actualité, du thème des refugiés, et de manière plus large, de l’exil. Dans Amore e Carne, par exemple, il y a la rencontre avec moi et le musicien roumain Alexander Balanescu : je voulais aussi raconter des rencontres culturelles qui se passent avec moi. En Italie, et quand je voyage, je vois encore autour de moi des hommes et des femmes qui font des travaux humbles, et ils sont toujours les mêmes : les plus pauvres, des immigrés, des étrangers… cela ne cesse de m’interroger.

Remarquez-vous une différence entre votre pays, l’Italie, et la France, pays où vous travaillez beaucoup ?
Pas vraiment… peut-être en Italie on regarde avec peur, avec interrogation. On est moins habitué à l’étranger… tout cela m’intéresse beaucoup. Depuis un an, par exemple, je travaille avec des réfugiés et je suis en train de préparer un film avec eux.

Ce film sera tourné en France ?
Non, en Italie. Même si nous tournerons quelques scènes à Paris. En tout cas, ce qui m’intéresse c’est de montrer au public le potentiel de ces gens. Il y a de la beauté, de la poésie…

Racontez-vous cette beauté, ce potentiel dans cette trilogie présentée au théâtre des Bouffes du Nord ?
Oui, dans ces parcours musicaux nous sommes pleinement dans cette réflexion. Amore e Carne est une rencontre avec la Roumanie, Sangue raconte le voyage d’Œdipe, qui représente, d’une certaine manière, le monstre (il tue son père, il épouse da mère…). Œdipe est donc le rejeté de la société. Parfois nous avons besoin de créer des monstres pour nous sentir mieux, plus tranquilles, plus « normaux ». Et pour finir, j’ai mis en scène Notte, ma version de La Nuit juste avant les forêts de Bernard-Marie Koltès.

Pourquoi avez-vous voulu travailler sur un texte de Bernard-Marie Koltès ?
Avec Notte je me suis concentré sur la figure de l’être refugié, de l’être étranger. J’ai voulu parler de ce que veut dire être étranger et, pour moi, Bernard-Marie Koltès se prête pleinement à cette réflexion.

Pourquoi avez-vous décidé de traiter ces thématiques à travers des parcours musicaux ?
Cette trilogie est faite pour moi de trois concerts, car tout est très lié et fait avec la musique. Je suis quelqu’un qui n’aime pas du tout travailler et parler de la psychologie de l’acteur. Je trouve cette dimension ennuyante, veille et antipolitique. C’est pourquoi je préfère faire parler le corps ou la musique. Je travaille souvent avec les musiciens car je me sens beaucoup plus proches d’eux que des acteurs. Bien sûr qu’aujourd’hui nous trouvons de très bons acteurs, mais la méthodologie ne me parle pas.

Dans Sangue vous travaillez avec la musicienne italienne Petra Magoni, de Musica Nuda. Comment est née cette rencontre ?
Petra Magoni est une amie, nous nous sommes connus en Italie. Elle a une voix extraordinaire et puis j’aimais bien le fait qu’elle ait une voix et une formation musicale totalement différente de mon parcours. Dans Sangue la présence féminine de Petra Magoni et de la musicienne Ilaria Fantin évoque un pont entre la mère, l’épouse et les filles d’Œdipe.

Sangue porte le même titre d’un de vos derniers films autour de la figure et de la mort de votre mère. Quel est le lien entre les deux œuvres ?
En Italien, le mot français sang se dit Il Sangue, avec l’article déterminatif. Cela sonne plus doux. Dans le film, au contraire, j’ai décidé d’écrire Sangue sans l’article pour mettre l’accent sur cette mémoire de mort forte et crue. Dans le film on parle avec violence et d’une blessure profonde. Et dans l’œuvre d’Œdipe la parole sang est souvent répétée. Pour moi sang est une parole complexe, qui fait référence à beaucoup de choses : le virus, la mort, l’infection, l’amour, la transmission, la vie…

En Italie du sud les mères appellent souvent leurs enfants Sangue mio, « mon sang »…
Sangue mio c’est une belle phrase, très puissante.

Quel rapport avez-vous avec la ville de Paris, où vous venez très souvent ?
Paris est une ville extraordinaire. Une ville qui est cultivée et au même temps très libre… je l’aime beaucoup. Dans cette ville je trouve un regard libre, le public est content de voir des choses qui ne connait pas. Je trouve qu’à Paris il y a un bel équilibre entre la culture, la connaissance et l’ouverture.

Vos pièces sont toujours très marquées par le geste, la danse…
J’ai une histoire avec la danse très importante et je travaille tout le temps en mélangeant texte et danse. A travers la danse je veux retrouver sur scène l’origine d’un mouvement. Et la danse me permet de rentrer en contact avec mon corps, elle représente aussi beaucoup dans ma vie car mon lien avec elle est arrivé à un moment où je ne pouvais pas trop bouger. A ce moment, j’ai épuré la danse de tout lyrisme, toute esthétique, comme j’avais déjà fait pour ma voix. Par exemple, moi, j’ai une voix moins classique que Petra Magoni. Ma voix plus anthropologique, plus ancestrale. Quand j’utile la danse dans mes spectacles, je veux le plus possible m’éloigner d’un style, je veux être libre dans mes mouvements : je peux, alors, avec mes mouvements, influencer le public et lui donner envie de danser.

Comme dans la dernière scène du film Henri de Yolande Moreau sorti en 2013, où vous partez dans une danse complètement libre…
Oui (il rit). Yolande Moreau et moi, nous sommes vraiment comme frère et sœur. Nous avons beaucoup de choses en commun et ce film est vraiment le produit de ce lien. Yolande est quelqu’un que j’aime beaucoup, dans qui j’ai complète confiance. C’est film est donc le fruit d’une vrai rencontre.

Quel est votre regard sur le théâtre contemporain en Italie ?
Au théâtre, en Italie, par rapport à la France, nous voyons moins de choses intéressantes. En France, grâce à la pluralité de propositions des programmations théâtrales, le public a pu se construire une pensée critique plus lucide et ouverte. Toutefois, cela ne dépend pas du tout du public : si au public tu lui donne de la nouveauté, plus d’opportunité, il appréciera d’avantage. Personnellement, je joue et je travaille souvent en Italie car j’ai beaucoup de public qui me suit. Mais, effectivement, je peux dire qu’en Italie le théâtre est mort. Et si le théâtre contemporain est mort cela n’est pas du tout à cause du public ou de nous, les artistes…

Propos recueillis par Cristina Catalano

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