ENTRETIEN : NICOLAS BOUCHAUD

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ENTRETIEN : NICOLAS BOUCHAUD

En long compagnonnage, l’acteur Nicolas Bouchaud et le metteur en scène Jean-François Sivadier présentent cette saison -et en reprise la saison prochaine- le Dom Juan de Molière. On ne sait si c’est le metteur en scène qui offre ce rôle à l’acteur ou le comédien qui prête sa voix et son corps aux indications du directeur d’acteur. C’est certainement les deux et c’est certainement aussi pour cela que les spectateurs sont ravis par ce spectacle. Entretien avec l’acteur qui enchaîne les créations.

Inferno : Pourquoi il faut montrer Dom Juan aux gens ?
Nicolas Bouchaud : Il faut le monter ou le montrer pour beaucoup de raisons. Pas seulement par rapport à ce qu’on pourrait identifier comme le thème ou le sujet de la pièce, Molière n’est pas tellement un auteur à thèse ; c’est peut-être pour ça qu’il faut le montrer. Ce qui domine dans les grandes pièces de Molière –Scapin, L’Avare, Dom Juan, Le Misanthrope-, c’est que Molière met en scène un chaos. Et dans Dom Juan c’est très clair, c’est très frappant : Molière fait agir le principe d’incertitude. C’est une pièce mouvante, fluctuante, faite d’affrontements très violents entre tous les personnages. Donc on est dans le discensus tout le temps et c’est ça qui crée de la vie. C’est ce qui me touche le plus en jouant Dom Juan, encore plus que dans d’autres pièces. Dom Juan, dès le départ c’est une pièce qui va naviguer, on sait que ça va tanguer, qu’il va y avoir des chocs, des calmes et que ca va repartir. Dès le début, puisque ça commence comme le 6e acte d’une comédie : normalement, ça se finit par un mariage et là ça commence après. Dans la forme, il y a déjà une crise.

C’est une pièce où l’on ne s’entend pas, dans tous les sens du terme. Il n’y a aucune alliance.
Aucune. Don* Juan, c’est quelqu’un qui dit non mais qui est tout sauf un militant, puisqu’il dit non pour son propre plaisir. Ce n’est pas un personnage qui réfléchit. Alceste a une conduite de vie. Don Juan est le seul héros de Molière qui ne réfléchit pas, qui agit. La phrase qui a guidé notre travail : c’est quelqu’un qui jette son corps dans la bataille (NDLR : dixit Pasolini). Il n’a pas de projet, donc tout le monde s’entretue autour de lui. Dans la pièce, il y a quelque chose de très particulier parce qu’il se tait, il laisse les gens s’enferrer dans leurs raisonnements. Ce silence de Don Juan est aussi une chose très violente. Il est très souvent spectateur de l’autre. Et on a affaire à un couple Don Juan/Sganarelle, qui est le pivot de la pièce, d’une inefficacité absolue : l’un travaille sur son propre désir et l’autre ne sert à rien, il ne travaille qu’à être le miroir de l’autre. Molière jouait Sganarelle : il s’est écrit un rôle de commentateur des formes masquées de libertinage. C’est une pièce de blasphème, résolument athée, matérialiste et qui part au combat contre le parti des dévots. Contre la religion traditionnaliste.

Est-ce que Don Juan est lui un « atrabilaire amoureux » ?
Non, pas du tout. Il y a du blasphème partout et Molière s’amuse à blasphémer de façon masquée. Le grand truc du Dom Juan de Molière (donc pas de celui de Mozart ou ceux du XIXe siècle) c’est de promettre le mariage, le dernier sacrement inventé par l’Eglise. Dans sa conquête des femmes, il est en train de blasphémer. Donc il y une part de la séduction de Don Juan qui est contre la religion. C’est pour ça qu’on ne peut pas séparer la pièce en deux : au début c’est Don Juan avec les femmes puis après c’est l’absence de Dieu. Tout ça, c’est la même chose depuis le début.
La modernité de la pièce est que contrairement au Misanthrope qui est beaucoup plus architecturé, nous sommes face à une pièce qui est vraiment un montage. Donc nous avons des personnages qui sont fluctuants : ils ne sont pas clairement définis selon une norme ou un cadre. C’est pour ça qu’elle est moderne, c’est la seule pièce de Molière et peut-être du répertoire où on peut jouer une scène dans une certaine direction ou jouer la direction inverse : ce sera quand même juste. C’est une pièce qui se prête à toutes les interprétations.

Don Juan séduit les femmes comme les hommes.
C’est pareil avec les hommes. Don Juan séduit tout le monde et il séduit toujours au sens étymologique : il détourne l’autre de son chemin. Voila ce qu’il fait, Don Juan ! C’est ce que dit Sganarelle dès le début, il séduit tout ce qui bouge. C’est un tentateur mais qui n’a pas de projet, il n’a pas de distance là-dessus, il agit.

Vous me disiez que Dom Juan est une pièce matérialiste. C’est important de montrer cela aujourd’hui ?
Extrêmement. Là c’est sûr, ça correspond à la période. C’est très important de lire Dom Juan à la lumière de l’interdiction du Tartuffe mais on pourrait remonter à la querelle de L’Ecole des femmes. C’est sa pièce la plus géniale à mon avis. A partir des attaques sur cette pièce, il y a un truc qui arrive dans la vie de Molière, il devient un dramaturge combattant, il doit faire face. Combattant mais pas engagé.
Il est attaqué sur l’esthétique qui se transforme en une querelle morale puisque les dévots interviennent assez vite dans la querelle. On se moque du mariage dans L’Ecole des femmes et a partir de là, on pourrait dire que le côté matérialiste de Molière prend de plus en plus le dessus. Que Molière soit matérialiste, c’est certain. Et les deux grandes cibles, c’est la Médecine et la Religion. Sans doute la seule parole de Don Juan où il dit ce qu’il pense, le seul moment de la pièce : « Tu peux comme eux profiter du bonheur du malade et voir attribuer à tes remèdes tout ce qui peut venir des faveurs du hasard et des forces de la nature. » Les faveurs du hasard, et là Molière est dans la droite ligne de Lucrèce – qu’il avait en projet de traduire -, de Montaigne, de Gassendi.

C’est un inconstant qui se laisse aller au hasard ?
C’est une position qu’il faut tenir dans une société ou l’on ne cesse de te demander d’avoir des projets. Y compris dans nos relations intimes. C’est sans doute pour ça que Don Juan reste une énigme. C’est quelqu’un qui n’a pas de projet. En tout cas, on voit la force déstabilisatrice de ne pas avoir de projet. On rejoint rapidement le truc de « ne rien faire ». Qu’est ce que ça veut dire ? Si on pousse, c’est un peu une des revendications éthique du mouvement des intermittents : garder son temps libre pour travailler. C’est bien quelque chose qui dit : on veut pouvoir disposer du temps comme on veut. C’est dans ce « ne rien faire » que des choses peuvent naître. Ne pas avoir de projet c’est se laisser la possibilité que les choses qu’on n’a pas prévues arrivent et que la vie puisse surgir. C’est assez drôle que ce soit moi qui dise ça !

Et puis, Don Juan passe son temps à défaire. Et dé-faire, c’est faire. Quelle énergie ça lui prend !
Il défait tout le temps. Par la négative. Don Juan n’est pas du tout un héros positif. Souvent on le rapproche du libertinage du XVIIe siècle, mais Don Juan n’est pas un homme des lumières, certainement pas ! Ce n’est pas un progressiste, ce n’est pas un philosophe, ce n’est pas quelqu’un qui va changer quoi que soit. Je pense qu’historiquement la figure de Don Juan symbolise toute la partie de la noblesse qui s’est affrontée au moment de la Fronde, ce sont des grands seigneurs totalement vaincus par la fronde et qui seront balayés par la Révolution un peu plus tard. C’est un parasite.

Du coup, qu’en est-il de la Morale quand on monte ce spectacle ? Il y a l’axe du bien et celui du mal et on nous donne une direction à prendre, même si c’est prouvé par la négative.
La pièce passe son temps à te mettre dans l’espace de l’incertitude. Il n’y a que du discensus dans la pièce donc on ne peut pas construire une morale de quelque chose. C’est une pièce amorale. Don Juan est un incroyant, il ne croit à rien. C’est ce chaos-là que Molière nous donne à voir : c’est agiter des contraires. C’est pour ça que c’est très étonnant chez Molière. Ce n’est pas un auteur militant, jamais il n’a fait une pièce à thèse. D’une façon tout à fait singulière, il a laissé entrer sa vie dans ses pièces. Et à partir de L’Impromptu de Versailles et de La Critique de l’Ecole des femmes, il commence à dire « je ». C’est ce qu’il commence à faire dans la première scène du Misanthrope et c’est ce qu’il fait dans Dom Juan. C’est un jeu masqué, un peu grotesque des fois mais il est partout et il met à nu nos contradictions. Ce qu’il nous engage à faire, c’est de se poser la question : comment construire à partir de nos contradictions et non pas à partir du consensus. C’est ça le geste de ce théâtre.

C’est une question intemporelle.
Ce n’est pas un théâtre qu’on monte pour montrer comme c’est actuel mais pour montrer comme c’est moderne. Parce qu’on ne peut pas l’enfermer dans une case, au fond. On dit souvent : regardez comme ça parle d’aujourd’hui, mais ce n’est pas vrai. Ce sont des pièces qui restent encore, qui n’ont pas disparu parce qu’elles nous font encore signe, elles sont tellement ouvertes à l’interprétation que c’est notre actualité qui va rencontrer la pièce. Quoi qu’il se passe dans la société, les gens vont dire : c’est fou comme ça parle d’aujourd’hui ! Mais, en fait, c’est le mouvement inverse. Quand on crée Dom Juan au TNB à Rennes trois mois après les attentats à Paris, la scène du pauvre, on l’écoute très attentivement. Mais c’est le monde qui est entré dans la pièce. C’est notre présent qui entre dans cette structure suffisamment large et ouverte pour que nos vies rentrent dedans.

Propos recueillis par Bruno Paternot

* Grosse querelle ! Don Juan ou Dom Juan ? Traditionnellement en France et pour la pièce de Molière, on écrit le nom de la pièce avec un M et le nom du personnage avec un N.

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