MALTA FESTIVAL POZNAN : ENTRETIEN AVEC MICHAL MERCZYNSKI, DIRECTEUR DU FESTIVAL

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Entretien avec Michal Merczynski, directeur du Festival Malta, Pologne (17-28 juin 2016).

Entretien avec Michal Merczynski, directeur du Festival Malta situé à Poznań, en Pologne. Ce festival se déroule cette année du 17 au 28 juin. Son thème central est le paradoxe du spectateur. Il est confié à Lotte Van den Berg, dont les mises en scène abordent l’autre face du Paradoxe sur le comédien de Diderot : le spectateur.

Inferno : Selon vous, de quelle manière le théâtre polonais s’est-il imposé au fil du XXe siècle et du XXIe siècle comme un théâtre majeur, dont la vitalité se manifeste aujourd’hui sur les scènes européennes et internationales ?

Michal Merczynski : Pour commencer, je pense à de grands metteurs en scène polonais qui ont eu un impact considérable sur la scène internationale durant le XXe siècle tel que Jerzy Grotowski et Tadeusz Kantor. Il s’agit de deux façons de faire du théâtre diamétralement opposées, mais qui se rejoignent quelque part dans le champ de la performance. Ils ont beaucoup influencé le théâtre européen et le théâtre américain. Comme héritier de cette tradition, on peut retrouver par exemple aujourd’hui Pippo Delbono. Le théâtre polonais a tenté de combiner différents langages scéniques, ce qui a créé, sous l’influence de metteurs en scène comme Grotowski, le Living Theater. Beaucoup de jeunes compagnies européennes d’avant garde ont été déterminées par ce mouvement. Leurs désirs de théâtre se sont croisés lorsqu’ils ont voulu chercher un cadre pour exprimer, à travers des langages hétéroclites, leur art scénique. Aujourd’hui, nous sommes dans une situation un peu différente avec des maîtres de la mise en scène comme Krystian Lupa, qui jouera d’ailleurs cette année Place des héros de Thomas Bernhardt au Festival d’Avignon, ou encore Krzysztof Warlikowski, qui est très actif sur les scènes de théâtres ou d’opéras. Si l’on s’arrête sur Krzysztof Warlikowski, il a mis en scène Phèdre(s) à l’Odéon-Théâtre de l’Europe ainsi que plusieurs opéras en Europe, de l’Opéra National de Varsovie à l’Opéra National de Paris et au Teatro Real à Madrid. Le théâtre polonais a des influences multiples et impulse également grandement les scènes européennes.

Inferno : Vous êtes le directeur du Festival Malta qui se tient chaque année en juin à Poznań. Pouvez-vous nous parler de la manière dont il est né ?

Michal Merczynski : Le Festival Malta est apparu en 1991, juste après la chute du communisme. En fait, on a commencé par proposer du théâtre dans la rue. Avant 1990, il y avait seulement deux scénarios possibles quant au théâtre et à l’occupation de la place : seuls les politiques et les religieux occupaient l’espace. Nous avons alors souhaité mettre en avant des langages et des techniques scéniques très différents pour voir comment une autre façon de vivre ensemble et de faire du théâtre était possible. Nous avons voulu mettre en avant la performance, en proposant aussi de la musique et de la danse. C’était l’époque de la célébration de la chute du système communiste. Nous proposions des activités dans lesquelles chacun pouvait se retrouver, aussi bien les gens qui s’intéressaient au théâtre que ceux qui voulaient juste faire partie de la communauté. Au fil des années le festival a évolué vers d’autres directions.

Inferno : Qu’est-ce qui a motivé le choix de mettre en avant chaque année un thème pour ce festival ?

Michal Merczynski : Au fil du temps, l’idée d’ajouter un thème à ce festival s’est imposée à nous comme une évidence. En effet, nous invitons un artiste qui prend en charge ce thème. Cette année, le thème sera le paradoxe du spectateur par référence au Paradoxe sur le comédien d’après les écrits de Diderot. Pour cela, nous avons invité Lotte van den Berg. Ce questionnement irrigue son théâtre.

Inferno : Pour vous, quel rôle joue l’artiste dans la cité ?

Michal Merczynski : Pour moi, l’une des choses primordiales est son langage, la manière qui lui est propre de l’articuler, celle aussi dont il parvient à s’insérer et s’approprier avec originalité le thème donné, aussi bien au niveau du fond que de la forme. D’autres questions s’imposent aussi à moi : comment travaille-t-il avec les acteurs ? Comment met-il en place une scénographie ?

Inferno : Comment parvenir à concilier, aussi bien à l’endroit de l’artiste que du festival, des spectacles qui seraient à la fois populaires et pointus ?

Michal Merczynski : Le Festival Malta est un grand événement avec plus de 300 spectacles en 10 jours. Nous proposons aussi bien des grands spectacles reconnus que des événements plus modestes. Beaucoup d’activités se déroulent également sur le square de la Liberté, ce qui donne au Festival un aspect social et éducatif. Cet endroit nous l’avons appelé le « Generator Malta » [Malta Générateur]. Il est situé au centre de la ville de Poznań au sein d’une des plus importantes places de Poznań. Son accès est totalement libre, là-bas on peut voir des spectacles très pointus et des langages très spécifiques, suivre des concerts, assister aux discussions avec des écrivains, philosophes, sociologues, acteurs et metteurs en scène. Il y a de quoi se restaurer, se reposer, lire. C’est également un espace pour les enfants et un lieu pour différentes activités comme le yoga. C’est une sorte d’agora ouverte jour et nuit que nous organisons avec une volonté d’aborder l’espace public de manière aussi ouverte et accueillante que possible.

Inferno : Pour conclure, comment le Festival s’inscrit-il dans le contexte politique actuel ?

Michal Merczynski : Nous sommes très préoccupés par la crise de l’Union européenne et le problème des migrants, qui est pour moi le principal problème social. Beaucoup d’artistes présents dans le Festival témoignent de leur engagement, de leurs désaccords vis-à-vis de la politique actuelle du gouvernement. Comment les artistes parviennent-ils à s’approprier ces problèmes sociaux en s’attaquant même parfois frontalement au gouvernement ? Dans notre cas, nous allons parler à la fin du Festival de la révolte des ouvriers qui eut lieu à Poznań en 1956 ( la première révolte contre le système dans les états communistes d’Europe centrale). Durant cette période, plusieurs milliers de personnes se sont soulevées et une partie d’entre elles sont mortes lors des affrontements avec la police et l’armée. Pour commémorer cela, nous organisons un concert. L’an passé, Tim Etchells avait fait une installation lumineuse intitulée The Future will be confusing. Son regard était à la fois ironique et réaliste. Pour moi ce qui prime d’un point de vue politique, c’est cette nécessité de trouver un dialogue qui soit le plus présent possible et s’inscrive à l’opposé de la confusion généralisée, présente dans un futur immédiat, entre soi et l’autre.

Propos recueillis par Quentin Margne

Wasteland_Lotte van den Berg_fot. Sanne Peper 02

Photographies Maciej Zakrzewski et Lotte Van den Berg

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