ANGELICA LIDDELL, « QUE HARE YO CON ESTA ESPADA » : DU SANG, DU SPERME, PLEIN LA BOUCHE DES MORTS

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FESTIVAL D’AVIGNON 2016 : Angélica Liddell, Que haré yo con esta espada ? – création festival d’Avignon – Cloître des Carmes du 7 au 13 juillet 22h.

Que ferait-elle de cette épée ? Ceci : ce dernier opus d’Angélica Liddell, tout de fureur, de sang et de sperme… Avignon 2016 : six ans après l’éblouissant La Casa de la fuerza, l’Espagnole nous revient dans le même Cloître des Carmes, semble t-il taillé à sa démesure, avec cette oeuvre colérique et charnelle, cri déchirant dans la nuit des massacres et des monstres…

J’ai ma chambre remplie d’armes et pas d’armée à qui les offrir, clame t-elle. En fait d’armes, Angélica a déjà les mots, ses mots, dont elle mitraille un public médusé, pas forcément acquis, de diatribes anti-sociales, anti-conformistes, désespérées, dépressives, noires comme la mort, toujours guerrières. La guerre, elle la veut, comme elle veut du sang, du sperme, des larmes et de la colère de Dieu. Dans son théâtre nu, cru et kitch à la fois, Angélica la guerrière convoque la longue tradition espagnole de la mort -dont Lorca disait qu’elle nourrissait l’Espagne depuis les origines- une mort qu’en Espagne l’on expose et chérit, avec laquelle on cohabite, que l’on montre au plein jour du feu solaire -bien plus que la vie, occultée dans l’ombre des maisons et des églises- une mort qui irrigue toute l’histoire, l’art militaire, la littérature et la peinture espagnoles depuis la nuit des temps, depuis la cruelle Isabelle, les inquisitions et son cortège de suppliciés, depuis ces églises construites sur les os des morts occis par les conquistadors, un cortège immémorial de morts qui s’origine dans les grottes d’Altamira (où semble t-il déjà on pratiquait le cannibalisme), perpétué jusqu’à Goya puis Guernica…

Angélica en est la fière héritère. La mort, le sang –la sangre-, qui sonne si bien avec son r roulé à l’excès dans sa bouche « ouverte aux flots de sperme et de sang », depuis le 13 novembre 2015, à Paris. La mort, grâce –gracia– à laquelle elle a réinventé l’extraordinaire épopée cannibale de Monsieur Sagawa, fascinant morceau de mort crue à mâcher sans relâche dans la bouche ourlée de mort et de sperme et de sang d’Angélica.

Que dire de ce théâtre à la fois si proche, si habité, et si pop, si distancié ? Que dire de ce rapport extraordinaire à la langue, à la mort qui l’habite au plus profond de ses entrailles comme à la légèreté écervelée de son décorum et délurée de ses images ? le Théâtre d’Angélica Liddell est un monde en soi, un nouveau monde, fait de bruit et de fureur, de beauté et de mythe, de sexe et de nudité crue, de sang et de sperme, on l’a dit. Un théâtre shakespearien, avec toute la noirceur dont celui-ci est capable, doublé de fulgurances délicieusement almodovariennes. Mais il est aussi un redoutable antidote à la dépression et au renoncement, paradoxalement.

On connaît son extraordinaire talent de performeuse née, la puissance de l’interprète et la vigueur de l’écriture. Elle en fait souvent trop, et c’est pourquoi on l’aime. Elle est excessive, kitch et espagnole jusqu’au bout des ongles et c’est pourquoi on l’aime. Comme on aime ses nudités crues, exposées à tous, sa propre chatte offerte grand ouverte sur une table d’autopsie, l’aéropage d’angéliques vierges blondes nues elles-aussi, qui vont composer des tableaux d’une beauté rare et se révéler de parfaites sorcières convulsives et ultra-sexuées… On apprécie ces clins d’oeil à la grande peinture espagnole, mais aussi à Jérôme Bosch et à ses enfers dantesques… On adhère à cette vision si espagnole de l’Enfer et d’un Dieu de souffrance qui aime à faire souffrir… On adore cette vision désespérée et sans retour semble t-il d’un monde qu’elle vomit si bien depuis son petit être torturé, nourri de mythes, de philosophie et de poésie.

Malgré ses imperfections, ses ratés, ses appoximations, ses longueurs et parfois une étrange sensation d’auto-caricature, Que haré yo con esta espada est bien un Angélica Liddell, une performance unique et identifiable entre toutes. Un moment éblouissant de poésie crue, de chair, de sang et de sexe qui perfore la nuit du théâtre avec une puissance étourdissante.

Marc Roudier

Photo Vincent Marin

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