« MEDUSE », LES BATARDS DORES, LA LOGE

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Méduse – Les Bâtards dorés – Ecriture collective . Librement inspiré du Naufrage de la Méduse (A.Corréard et J.B. Savigny) et de textes d’Ode Maritime (F. Pessoa) – La Loge – Du 4 au 14 octobre 2016.

Comment juger l’indicible ? Comment rendre compte de ce qui ne peut se juger ?
En 1816 avait lieu le naufrage de la frégate « la Méduse », naufrage qui allait conduire la moitié des occupants du navire à tenter de survivre à plus de 150 sur un radeau petit et précaire. Tentative d’organisation sociale, nuits de cauchemars, délires collectifs, cannibalisme… Ce qui s’est passé sur ce radeau va durablement marquer l’époque, jusqu’à créer une crise au plus haut sommet de l’état. C’est aussi cet événement qui inspirera le célèbre tableau de Géricault.

Se saisir du livre écrit par l’un des témoins de ce drame est l’occasion pour ces jeunes artistes de se replonger à la source de cet événement et de tenter d’en faire art à leur tour. En effet, se saisir de ce livre, c’est mettre en perspective son propre désir de créer, à la source du néant et de l’horreur humaine qui produit souvent les plus belles œuvres. C’est aussi questionner la justice et son fonctionnement, c’est mettre dans la balance la conscience des uns et des autres, et faire s’affronter parole contre parole. De cet affrontement dans une cour de justice surgira une sentence, bien précaire expression de la vérité…

Le travail du collectif « les Bâtards dorés » est dans tous ces domaines remarquable. Leur dramaturgie met en jeu les spectateurs, qui deviennent pour certains jurés, pour d’autres invités « VIP ». C’est drôle sans être une obligation à la participation. Ça éveille, ça nous pousse à nous concerner, à écouter, à réfléchir. L’atmosphère comique nous permet, de plus, d’accéder de façon libérée à la joute verbale qui oppose l’officier-écrivain Jean Baptiste Savigny au matelot Jacques. En effet, cette histoire se situe bien au-delà de la compréhension humaine de la loi ou de la morale, et il n’y aura pas de place pour le pontifiant, le triste, ou l’édifiant. On va seulement discuter, tenter de tirer au clair ce qui peut l’être. Et la première partie nous plonge directement dans l’abîme… En effet, chaque spectateur peut mesurer l’importance de bien choisir ses mots pour assurer sa défense. La conviction des jurés se fera à l’aune d’un jugement basé en grande partie sur la force argumentative. Et le spectacle franchit ainsi une première étape vers ce qui fait œuvre, vers ce qui fait théâtre.

En effet, lorsque les mots ne suffisent plus, c’est l’art qui prend le relais. Tout au long du spectacle, un tableau est peint en fond de scène que l’on comprend d’abord comme une série de croquis comme on en voit à l’occasion des procès à huis-clos. Mais cette peinture est aussi un pont vers ce qui va suivre, car elle servira plus tard de support à une expression artistique plus brutale et primitive. Ce tableau raconte à lui seul la tentative du collectif de mettre en lien les tentatives humaines d’appropriation du réel.

Pendant quelques minutes, une interprétation parlée-chantée de poèmes de Pessoa nous amène à la création menée par ces jeunes artistes. Que vont-ils faire de l’indicible ? Comment rendront-ils compte du délire, du cannibalisme, comment en feront-ils un tableau vivant ? Et la réponse est résolument contemporaine. En se saisissant de codes qui ont trouvés toutes leur place sur scène depuis Vincent Macaigne, ils peindront un délire bien actuel. Ils feront de la folie du radeau de la méduse la mère de tous les délires modernes, et la scène originelle de l’aventure coloniale. On y voit et on y vit la transformation du désir d’exotisme en asservissement de l’homme par l’homme. Derrière les cris, la nudité, la peinture jetée sur les corps, les bouches béantes de rage et les slips bleu-blanc-rouge, on devinera le commerce triangulaire, on devinera la Françafrique, et plus loin on décèlera le délire impérialiste dans ses manifestations les plus contemporaines. C’est une scène à la « Apocalypse Now » qu’ils s’offrent là et qui est à son tour un tremplin vers la dernière scène, magnifique, qui consacrera la parole rêvée d’un témoin oublié.

Ce collectif fait avec « Méduse » un très beau travail, à la fois humble et ambitieux. La précarité y est questionnée comme fondement des rapports humains et comme point de départ de ce qui fait œuvre. On souhaite à ce beau délire d’être vu – et vécu – par beaucoup de témoins.

Willie Boy

Pour aller plus loin. Le livre « Naufrage de la frégate la Méduse » de Jean-Baptiste Savigny qui a inspiré le spectacle :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k840063s/f15.image.r=Naufrage%20de%20la%20frégate%20La%20Méduse,%20faisant.langFR

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