CYRIL TESTE, « NOBODY » : UNE REALITE VIRTUELLE CONTEMPORAINE…

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« Nobody » d’après les textes de Falk Richter, mise en scène Cyril Teste, Collectif MxM / TnBA du 11 au 20 janvier 2017.

Que sommes-nous, nous qui clamons haut et fort notre état de sujet libre conquis sur des siècles de travail asservissant, si ce n’est l’effet d’un système de production dont nous sommes le produit de choix – « le produit élu », comme naguère on parlait de « peuple élu » – du néo-libéralisme « marchandisant » les sujets au même titre que les boîtes de petits pois à la taille rigoureusement normalisée ? Et si quelques illusions pouvaient nous rester sur notre place de sujet émancipé, si nous pensions pouvoir échapper au « privilège » d’être un objet convoité en tête de gondole du supermarché de la finance entrepreneuriale, la mise en jeu des textes frondeurs de Falk Richter par Cyril Teste prend valeur d’un pavé lancé dans la mare du consensus managérial « progressiste ».

Nobody dans un dispositif scénique implacable donne à voir cette réalité virtuelle qui fait de chaque participant en chair et en os sur le plateau – séparé d’une cloison de verre du public, contem(pla)teur de son propre destin – un « personnage digital » comme on dit des héros et héroïnes qui peuplent la littérature être des « personnages de papier ». Comme un roman, essai de Daniel Pennac qui désacralisait en son temps la lecture (pour mieux, lui, la faire aimer !), trouve là un écho digital d’une cruauté d’autant plus diabolique qu’elle se pare des attributs policés du management high-tech… Les acteurs sur scène, filmés en direct par un caméraman-acteur et leur image projetée sur un écran les surplombant, deviennent les agents d’une production filmique avec distribution apparaissant sur générique déroulant en fin de partie.

Ce qui est ainsi désacralisé en temps réel, c’est « l’employé-marchandise » réduit à une variante ajustable de l’économie numérique. Ainsi soit-il du personnage virtuel incarné par l’acteur qui, par le biais du tournage en direct d’un vrai-faux documentaire réalisé pendant le temps vécu de la représentation théâtrale, est habillé d’une seconde couche de virtualité qui lui ôte toute prétention à être sujet de son existence. Dans ce nouveau monde régi par les lois du digital, la réalité est fabriquée au même titre que le sont les objets manufacturés qui la saturent de leur présence-absence et l’individu devient l’une des composantes de cette virtualité donnée pour être la réalité.

La fable de la comédie humaine au travail ainsi mise en jeu dans le domaine des entreprises à haute valeur technologique ajoutée est implacable. Si dans la mythologie grecque – dont les récits sont à prendre comme le rêve éveillé des peuples – Homère consentait à sauver le rusé Ulysse de la dévoration annoncée du Cyclope en le faisant fuir de la grotte confondu avec le troupeau bêlant et en usant du stratagème qu’il s’auto-nomme « Personne », Nobody n’offre lui aucune porte de sortie, aucun horizon de ligne de fuite… Devenir « Personne » – au sens non d’acquérir une singularité vivante au sein du troupeau qui s’agite fébrilement, dossiers en mains, mais de n’être plus rien – est le sort de tous ceux et celles qui œuvrent pour un projet dont ils ignorent les fondements si ce n’est la programmation de leur obsolescence à plus ou moins long terme selon les critères aléatoires de la loi du marché, loi obscure qu’ils ne maîtrisent aucunement.

Il faut les voir s’agiter, virevolter en tous sens comme des abeilles contre la vitre, ces marionnettes modèles d’une humanité obsolète, passagers de l’Arche perdue d’une espèce en voie de disparition, cherchant à coller au mieux à l’image de l’employé bien sous tous rapports – y compris les sexuels que les supérieur(e)s ou inférieur(e)s entendent mécaniquement imposer aux autres en mal de reconnaissance. C’est que la loi du marché est telle que pour transformer le client en héros – maître mot d’un business qui fait de l’employé l’un des instruments de la boîte à outils dédiée à la consommation à tout prix – tous les procédés sont bons pour éliminer ceux qui voient leurs performances échapper au cadre prévisionnel promu au rang de dogme sacré. Pour booster les performances de chaque maillon de la chaîne, on fait appel aux techniques managériales en vogue avec, summum de La Société du spectacle, réalisation d’une comédie musicale répondant à des schémas narratifs simples et où la transposition dans le domaine animal permettra de faire passer un message subliminal conforme aux objectifs de l’Entreprise.

Chaque employé, modélisé et formaté, « se verra » surveillé (et puni) ouvertement par quatre de ses coreligionnaires et par deux agents non déclarés. Les rapports établis viseront à séparer l’ivraie du grain à moudre encore et encore, en licenciant sans préavis les ressources qui se tarissent. Lorsque l’ancienneté ne permet pas un renvoi brutal, on délocalise progressivement l’indésirable, et devient persona non grata tout employé ne répondant plus point pour point au cahier des charges du « service qualité » de la production. Les performances estimées ne se cantonnent aucunement au domaine professionnel stricto sensu. Elles débordent allègrement sur le domaine privé comme l’attestent les entretiens individuels dits « professionnels » réalisés régulièrement où chacun est invité à se mettre à nu en déballant ses pratiques personnelles en terme de loisirs, de goûts culturels, de préférences sexuelles, avec à la clé cette question doucereuse : êtes-vous heureux et épanoui dans votre vie ? Si par malheur, on décèle la moindre faille dans cette recherche d’un « idéal de l’employé », on verse l’élément déviant au rang de pièces à charge afin de placardiser le maillon affaibli.

Ainsi, pour échapper au couperet d’ « être coupé » du film qui est en train d’être tourné en direct – réduisant la personne de l’acteur à l’existence virtuelle d’un espace de support numérique pouvant être supprimé au montage – l’un énoncera un emploi du temps modèle (lever à six heures, séance de yoga, thé vert et lecture de revues économiques au petit déjeuner), l’autre clamera que, « bien sûr que si ! », il rit volontiers et est heureux d’assister à des shows télévisuels, tous ayant fait une croix sur l’idée même de la possibilité d’une vie privée qui soit leur. Et lorsque la femme de l’un d’entre eux, après s’être fait l’agent du pouvoir en livrant aux autorités le sommeil agité de son partenaire, fait irruption dans l’open space près de la photocopieuse – autel de la nov religion entrepreneuriale – pour tenter de le ramener à elle, son seul pouvoir est de froisser une feuille arrachée compulsivement à la machine qui duplique les existences en autant d’exemplaires identiques.

Ainsi, dans le meilleur des mondes de l’entreprise possible, la vie coule inexorablement hors des identités personnelles rangées au placard des vestiges d’un autre temps. Ce ne sont pas leur vie, mais ils la vivent tout de même, absorbés par ces rouages aux dents d’une blancheur éclatante qui les malaxent tout crus. Les plans élaborés pour se faire disparaître de ce paradis infernal où la bise et le tutoiement sont de rigueur, sont voués inexorablement à l’échec, seule la stratégie du management pouvant décider qui est à éliminer. La mort – symbolique ou réelle- n’est pas plus que la vie du ressort décisionnel de chacun et chacune.

Ce qui est « désespérant » dans cette brillante performance filmique réalisée elle-même à partir de faits virtuels créés par la fiction d’acteurs de théâtre, c’est que rien ne semble pouvoir opposer une résistance à ce rouleau compresseur en marche. A la différence du très beau message de résilience délivré en décembre dernier par Cynthia Fleury dans le cadre des conférences « Etonner la catastrophe » données dans ce même théâtre du TnBA, même le courage de s’opposer pour « dire », quel qu’en soit le prix à payer, cette tentative ô combien salutaire d’exister au travers de ce qui nous constitue Homme, être de langage (le parlêtre lacanien), est ici « digitalement » réduit à peau de chagrin. Ainsi lorsqu’un personnage sort de ses gonds pour tenter de reconquérir son statut de personne en laissant jaillir le cri de désespérance qu’il étouffait dans sa gorge, il est destiné sur le champ à être abattu à bout portant à défaut d’être coupé du montage.

Toute ressemblance de cette forme cinématographique ingénieuse mixée de théâtre avec le monde réel n’aurait à l’évidence rien de fortuit tant cette violence des échanges en milieu tempéré ordinaire est, elle, « parlante ».

Yves Kafka

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