ENTRETIEN AVEC ANNETTE MESSAGER POUR SA PREMIERE A ROME

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Rome, correspondance.
Annette Messager, première à Rome. Par Raja El Fani

Annette Messager, chaleureusement accueillie par la directrice Muriel Mayette-Holtz et la curatrice Chiara Parisi, ouvre un cycle d’expositions au féminin à la Villa Médicis à Rome. C’est la première personnelle de la grande artiste française en Italie après le Lion d’Or à la Biennale de Venise. Dans la bibliothèque l’artiste se confie à la presse et se souvient de sa brève formation aux Beaux-Arts de Paris d’où elle a été expulsée après un cambriolage de la classe de gravure dont elle était responsable. Elle y enseignera des années plus tard, y nouera avec certains élèves devenus ses assistants avec qui elle travaille dans ses trois ateliers en banlieue parisienne.
Ce qu’elle pense avoir transmis c’est la conscience et la poursuite du désir qu’elle place au cœur de sa recherche. Dans les jardins de la Villa qui donnent sur la Coupole de Saint-Pierre, l’artiste a couvert entièrement la Fontaine de la Loggia de serpents en plastique, petite provocation anticléricale qui s’ajoute aux nombreuses croix renversées qui pendent de ses installations à l’intérieur de la Villa.

Les éléments clés d’Annette Messager (pantin, peluche, gant, filet, crayon de couleurs, tutù, cheveux etc.) forment désormais la panoplie complète de l’artiste contemporaine qui revendique sa liberté. Elle couvre les murs de l’atelier de Balthus d’un papier peint imprimé d’utérus, érigés en symboles d’un féminisme moqueur et encore un peu vengeur. C’est la dernière salle de l’exposition et celle préférée par Annette Messager, une petite Joconde flanquée d’un utérus (et sans moustache) y trône moqueuse rouvrant le débat sur les perversions de Balthus.
Dans l’atelier de Balthus, où elle choisit de répondre à mes questions, Annette Messager s’indigne contre les régressions de la société aujourd’hui. Faut-il définir une culture féminine pour consolider l’égalité? Est-ce le rôle des femmes artistes? Annette Messager ne mâche pas ses mots pour dire ce qu’elle en pense.

Interview d’Annette Messager

Quelle importance a le désir dans votre travail ?
Annette Messager : Le plus important pour moi ce n’est pas d’avoir des idées mais des désirs. Avoir toujours des désirs c’est être en vie, pour moi, c’est s’activer, travailler, ce sont les désirs qui nous font fonctionner.

C’est ce que vous avez appris à vos étudiants, à se reconnecter avec leurs désirs ?
Ils voient comment j’agis mais c’est à eux de trouver leur chemin. C’est bien d’avoir des désirs mais il faut aussi essayer de les réaliser, c’est du travail. C’est de l’obsession.

Vous avez peint toute une série d’utérus, celui avec un doigt d’honneur est frappant.
Dernièrement j’ai fait beaucoup de dessins à partir des Femen, je trouvais formidable ces femmes qui montrent leurs seins et écrivent des choses sur leur poitrine. J’y ai vu une continuité avec mon travail, il y a longtemps j’ai fait des photos avec des mots écrits sur des corps. Puis récemment il y a eu la remise en question de l’avortement, en Espagne, en Pologne puis aux Etats-Unis avec ce nouveau Président. Je ne sais pas ce qu’en pense le Pape… Une chose qui me semblait acquise tout de même, l’avortement. Alors je me suis mise à regarder des dessins anatomiques d’utérus, je trouvais que ça ressemblait à des bouquets de fleurs, je trouvais ça joli.

Est-ce que vous avez vu le modèle 3D du clitoris qui circule maintenant dans certaines écoles pour éduquer et sensibiliser sur le fonctionnement du désir des femmes ?
Non, mais il y a une cinéaste [Houda Benyamina] qui a fait un film sur les jeunes femmes musulmanes qui a eu beaucoup de succès à Cannes, où elle dit cette réplique « T’as du clito » au lieu de «T’as des couilles».

Qu’est-ce qu’il reste du féminisme aujourd’hui à votre avis ?
Je pense justement que les Femen sont des nouvelles féministes, elles sont fières de ce qu’elles sont, fières de leur corps, elles ont des désirs, sans être dans la récrimination. Elles sont politisées pour être contre certaines choses, elles sont insolentes, c’est ça que j’aime bien, c’est une nouvelle forme de féminisme.

Sur les murs de l’atelier de Balthus vous avez écrit Balthutérus. Qu’est-ce que vous lui reprochez ?
Il a peint surtout des jeunes filles et des petites filles, donc elles avaient toutes un utérus et je me suis dit Balthus, utérus, en plus ça rime. Et comme j’avais fait une série de dessins d’utérus comme des fleurs, je me suis dit tiens, ce serait joli un papier peint avec des utérus!

En plus de celui avec un doigt d’honneur, il y a l’utérus avec une tête de mort.
Oui, quand on commence à travailler sur ce genre de dessins, ça vient tout seul.

On pourrait croire que vous êtes encore dans la revendication des années Soixante.
C’est une sorte de fierté aussi, une façon de dire : j’ai un utérus, j’en fait ce que je veux, qu’on ne m’embête pas avec les histoires d’avortement, etc.

Toujours dans l’atelier de Balthus vous proposez votre version de la Joconde.
L’Italie pour moi c’est la Joconde et Pinocchio. Marcel Duchamp avait mis une moustache à la Joconde, moi je lui mets un utérus.

On associe forcément vos pantins à ceux de Louise Bourgeois.
Je l’ai rencontrée au Moma de New York, j’avais une amie qui travaillait pour elle, elle nous a présentées et Louise Bourgeois a été absolument horrible avec moi. Ma copine lui a montré mes catalogues et elle s’est mise à cracher, à m’insulter et à déchirer les pages.

Elle n’était pas féministe !
C’était une femme méchante peut-être parce qu’elle a eu une vie difficile, elle a eu beaucoup de mal dans sa vie d’artiste, et elle était assez jalouse. C’est une grande artiste, mais je n’ai jamais voulu la revoir.

Vous pensez qu’il doit y avoir une solidarité entre femmes artistes?
Oui, même si j’ai toujours peur des ghettos.

A la Villa Médicis, vous avez été choisie pour inaugurer un cycle d’expositions de femmes artistes.
J’ai dit à Chiara [Parisi, la curatrice] que je me méfie des quotas de femmes etc. Elle a choisi de bons artistes, c’est ce qui compte.

Quels sont vos artistes préférés ?
Plein, Bruce Nauman par exemple. Et dans le cinéma, beaucoup.

Vous avez eu du mal à vous imposer dans le monde de l’art au début de votre carrière ?
Oui beaucoup, surtout en France. Aujourd’hui les choses ont changé pour les femmes heureusement, mais avant, aux Etats-Unis, on était quand même beaucoup plus libre, en Allemagne aussi.

Que doivent faire les femmes pour se défendre dans le milieu de l’art ?
Travailler, essayer d’être libre si possible en aimant son travail.

Est-ce que les femmes artistes doivent se libérer des symboles féminins, les cœurs par exemple, les jouets, les symboles liés à l’image de la femme maternelle ?
Je pense qu’il n’y a pas de règles, chacun travaille avec son histoire, il faut être libre, c’est difficile d’être libre.

Qu’aimeriez-vous que l’Histoire retienne de vous ?
Oh la la ! Aucune idée là-dessus, c’est pas moi qui fais l’Histoire, moi j’essaie de faire des petites choses, j’essaie de semer une petite graine. L’Histoire est mouvante, on oublie des artistes, puis ça revient. Est-ce qu’on sait ce qu’il restera de nous dans cent ans ou plus? Non. Mais la Villa sera toujours là, vue l’épaisseur des murs!

Le futur ne vous intéresse pas ?
Le futur c’est le présent. L’Histoire se fait tous les jours, toutes les secondes. On ne sait pas comment les choses vont évoluer. Qui aurait pu imaginer ce qui se passe aujourd’hui ? Le Brexit, Trump. La seule personne qui mérite le prix Nobel aujourd’hui c’est Angela Merkel, c’est une femme formidable, c’est le chef de l’Europe. Et vous en Italie, où vous en êtes politiquement ?

On attend les élections. A Rome une jeune femme Virginia Raggi du mouvement Cinque Stelle a été élue maire, elle répond aux attaques politiques de façon très féminine, dernièrement elle a mis en ligne une vidéo où elle montre son bureau rempli de fleurs envoyés par ses admirateurs.
Intéressant. Et vous avez un ministre de la Culture en Italie?

Oui, le ministre Franceschini qui a mis en place une réforme qu’il a appelé Art Bonus. Mais la Ministre française de la Culture Audrey Azoulay n’est pas venue officier votre personnelle à la Villa.
Non, je ne sais pas ce qu’elle fait, elle accompagne notre Président Hollande (qui est un peu seul) dans ses déplacements officiels, mais aucun ministre de la Culture n’est venu à la Villa Médicis depuis des années, alors que c’est quand même la France qui est représentée ici.

Vous avez une longue relation avec la Villa Médicis.
Oui une drôle de relation, je suis venue la première fois rendre visite à une copine, Anne Poirier, qui était boursière ici [de 1969 à 1971] et c’est pour ça que c’est ici, à Rome, que j’ai vu sur une toute petite télé en noir et blanc le premier homme marcher sur la lune.

Propos recueillis par Raja El Fani

Exposition Annette Messager – Villa Medicis, Rome – 10 février – 23 avril 2017.

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