MYLENE BENOIT, « L’AVEUGLEMENT », EXPERIENCE THERAPEUTIQUE

L’aveuglement de Mylène Benoit vu au Garage, Théâtre de l’Oiseau-Mouche, Roubaix dans le cadre du festival Le Grand Bain, 6 avril 2017.

Mylène Benoit en bord de scène prévient juste avant que ça commence : « Vous allez vivre des expériences sensitives qui ne sont pas dangereuses pour votre santé. Elles sont mêmes pour certaines, thérapeutiques. » Puis disparaît, alors que tombe dans la salle le noir complet. On a juste eu le temps de discerner trois silhouettes claires assises en cercle autour d’une table à cour, micros devant la bouche, comme prêtes à parler à la radio. Et d’entendre notre voisin de siège murmurer : « Je préfère ne rien savoir et découvrir tout seul…». Pourtant, cet avertissement vaut comme guide pour entrer dans un confort de perception sans peur, comme une voix d’hôtesse qui vous indique le chemin par précaution sans pour autant baliser votre trajectoire à l’avance.

Car cette plongée dans l’obscurité se ponctue aussitôt de souffles lumineux sporadiques.Une voix grave s’élève des profondeurs et un premier projecteur luit au loin de concert, comme un phare répondant en choeur au rythme impulsé par la cage thoracique. Une note, une inspiration, un signal lumineux qui brille plus ou moins haut, plus ou moins froid, plus ou moins chaud selon la tessiture de la voix qui le lâche. S’écrit alors une partition sonore et lumineuse à trois voix, qui inscrit comme des traînées clignotantes sur le noir, à la façon de lucioles qui viennent étoiler l’épaisseur de la nuit, traçant en chemin une onde ronde et douce. Le mur de projecteurs que l’on devine en fond de scène s’anime d’un mouvement organique.

Ce jeu de lumière devient peu à peu opéra ardent à mesure qu’enflent les chants et les balbutiements, comme originaires d’une tribu particulière qui vouerait un culte aux forces de la nuit. C’est un univers chargé de présences, l’image d’un chant religieux accompagné d’une lumière filtrant par des vitraux découpés dans les renfoncements d’une église survient. On attend le climax, l’apogée lumineuse, ce moment de l’aveuglement annoncé, qui survient à la manière de ces anciens flashs photographiques qui crépitent et enflamment une tige de métal par un courant électrique. Chacun choisit d’affronter du regard ou de baisser les yeux devant cette lumière blanche qui, pour un temps bref, est chauffée à blanc. Cet instant altère notre perception, fait apparaître devant nos yeux des tâches dansantes, impressions lumineuses qui muent en persistance retienne. Dès lors notre outil de spectateur est troublé, voit ses repères brouillés, comme une invitation à se fier à lire la danse, la percevoir autrement, court-circuiter la suprématie du regard.

Entrent alors en scène les silhouettes, pour déployer une danse chacune à leur tour puis à trois. Le noir devient ici moelleux, à l’image de la moquette qui recouvre le plateau et étouffe le bruit des pas, des glissements, de tout déplacement effectué par les trois danseurs. Des clochettes tintent légèrement indiquant la présence des uns aux autres, des signaux sonores qui à leur tour éclairent le parcours. La danse s’écoute, L’Aveuglement consiste aussi à danser les yeux fermés, à chercher un mouvement produit depuis l’intériorité mais qui pourtant traverse et se répercute entre les interprètes. En témoigne cette organisation du trio qui se meut tel un banc de poissons à l’organisation secrète mais maîtrisée, où le mouvement se transmet comme par ricochets, par une attention fine portée aux autres, par l’épiderme, la surface. C’est une danse privée de regard sur soi-même, une danse sensationnelle, qui tend à s’affranchir des contraintes formelles pour puiser dans une ressource interne, que les nappes de la musique de Cercueil et la lumière d’Abigail Fowler, Mylène Benoit et Annie Leuridan viennent envelopper, accompagner, porter doucement. Les corps habillés de clairs, diaphanes, font alors penser à des pellicules photosensibles traversées et révélant à leur manière le mouvement, le son, la lumière dans un même espace-temps, au service d’une perception totale.

L’Aveuglement nous transforme de spectateur en récepteur, offrant la possibilité de s’enfoncer peu à peu dans ce noir savamment éclairé, de lâcher et passer outre l’injonction que l’on se donne à soi-même de vouloir tout voir et tout saisir. La temporalité délibérément étirée de la pièce permet cela. On a le temps, si on veut bien le prendre, de s’apaiser dans ces variations lumineuses, sonores et atmosphériques. La pièce se déploie en moments qui s’installent, avec le solo d’Alexandre Da Silva à peine éclairé d’un clair de lune en contre, celui de Célia Gondol soutenu par les mélopées souterraines de Cercueil, puis les bras de Nina Santes qui se taillent un chemin vif depuis la distance du fond de scène. En s’abandonnant peu à peu et c’est une expérience méditative, hypnotique qui surgit, comme une main tendue depuis cette obscurité pour rejoindre le bord d’un monde où l’on communique sans se voir, où l’on se comprend sans parler, où la frontière du jugement s’abolit pour laisser placer à la sensation qui seule guide. Avec L’Aveuglement, Mylène Benoit nous convie à un glissement dans un univers sensitif, où l’obscurité devient la matrice accueillante d’un lâcher-prise possible.

Marie Pons

Crédit photo : Patrick Berger

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