AVIGNON : « LA FIESTA » PERCHEE D’ISRAEL GALVAN

71e FESTIVAL D’AVIGNON – ISRAEL GALVAN « LA FIESTA » – du 16 au 23 juillet 2017 à 22h – relâche le 20- Cour d’honneur du Palais des Papes.

La « Fiesta » perchée d’Israel Galván

Sur l’immense plateau de la Cour, réduit pour l’occasion à un quadrilatère borduré d’un côté des chaises qui accueilleront la troupe disparate et délurée d’Israel Galván, quelques praticables posés en son centre, et c’est tout. Le décor de « La Fiesta » est dressé : ici, on va évoquer un élément central de la tradition andalouse, cette fête populaire brassant l’ensemble des composantes sociales et culturelles de la terre des ancêtres du chorégraphe, gitans et non-gitans -« payos » et adeptes du Flamenco et de la « juerga », cette fiesta gitane familiale, réel creuset du vénérable Cante flamenco.

La lente installation de la troupe s’effectuera au « compas » por buleria, tapé du pied et claqué des palmas, cloqué des onomatopées du cantaor Niño de Elche, génial trublion electro-flamenco des scènes espagnoles, ici sagement assis aux côtés d’une cantaora fellinienne, minuscule gitane rondelette à l’énergie purement flamenca. Puis entrent deux « figuras » à l’air de caillras dans leurs survets siglés, suivis de la reptation cadencée d’Israel Galvan à même le plateau…. Le ton est donné : cette « Fiesta » dans la Cour sera cour des miracles, trangressive et destructurée.

L’idée centrale de ce nouvel opus du plus novateur des danseurs flamencos -aux côtés d’une Rocio Molina, invitée l’an prochain du Festival pour une nouvelle création, ou d’un Andrès Marin, autre grand chorégraphe de la modernité flamenca- est bien cette « fin de fiesta », ce moment magique où la fête épuisée, tous les rôles s’inversent, où tous les codes explosent, dans un charivari extrême. Galván transmute le plomb initial de la fiesta andalouse, ce grand raout familial et culturel qui agrège toutes les communautés, en l’or solaire de la transgression : sociétale, sexuelle, musicale…

Ainsi dans cette fin de fiesta, le Flamenco retourne t-il à sa source, ainsi cette belle idée de transgression de la vie, de la mort, du bonheur et de la douleur se concentre t-elle en un instant fulgurant de retournement ultime, une étincelle noire qui allume les derniers feux de la transe flamenca, en un joyeux bordel dépouillé de toute convention, débarrassé de ses brides.

Galván, qui maîtrise ô combien à merveille les fondements de sa culture nous en fait l’éclatante démonstration : le flamenco est moderne, transgressif, libéré et libérateur. Et le chorégraphe de « La fiesta » est merveilleusement libre. Sa pièce est un poème flamenco destructuré et destructurant, dans lequel tous les codes du grand Arte jondo explosent en une polyphonie éclatée. Bien sûr, il sera plus jouïssif pour le spectateur d’en posséder lui aussi les clefs. Mais même néophyte, celui-ci goûtera on espère à l’extraordinaire déconstruction musicale et chorégraphique de la « tradition » qui s’opère sous ses yeux en temps réel. Le tout avec une ironie mordante et un second degré souvent ébouissant. On s’amuse beaucoup dans cette fiesta, du cantaor égrennant une solea accompagné de sa seule guitare totalement désaccordée, mimant au grotesque les « ayayay » introductifs d’une siguiriya des douleurs, véritable cliché du cante flamenco ; aux dérapages déjantés d’une cantatrice classique ou au traitement explosif de la matière musicale… Cette « Fiesta » est goyesque pour sa noirceur éclairée et fellinienne tout à la fois pour l’improbable agrégation des « monstres » qui peuplent le plateau. C’est un univers de Cour des miracles, nous l’avons dit, mâtinée de la fureur populaire des premiers publics du théâtre shakespearien.

Certes cette « Fiesta » ne fera certainement pas l’unanimité. Les aficionados du flamenco fuieront cette remise à plat totale et révolutionnaire de leur art ; et le public du théâtre ou de la danse contemporaine -le public d’Avignon, quoi- n’en goûtera pas toutes les subtilités ni l’admirable travail de composition chrorégraphique et musicale. Certains même trouveront ce nouvel opus du maître trop extrême ou « intello », jugeant la rigueur de sa construction trop aride ou abconse… On peut entendre ces réserves, mais à notre avis, elles éclateront vite devant l’extraordinaire folie que déploie cette oeuvre. Et, surtout, il n’en demeurera pas moins que tous s’accorderont à célébrer ce danseur iconoclaste au sommet de son art, pur virtuose de la danse, entièrement libre et débarrassé de toute inhibition, qui conduit avec brio le « baile » dans la flamboyance d’un XXIe siècle qui s’annonce très… flamenco.

Marc Roudier

Photos copyright Audrey Scotto pour INFERNO

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