FAB BORDEAUX : # PAYSAGES AUX FRONTIERES

FAB du 5 au 25 octobre 2017; « (entre) » exposition , Institut Culturel Bernard Magrez du 7 au 22 octobre et « Bal(l)ades aux confins » de Grégory Edelein, Saint-Médard dimanche 8, Ambès samedi 14, Villenave d’Ornon dimanche 15; « Talos » d’Arkadi Zaides, Espace culturel du Bois Fleuri de Lormont, mardi 10 octobre.

Festival Arts Bordeaux : # Paysages aux Frontières (épisode 2)

« Thème élu » de cette deuxième édition du FAB, les Paysages aux frontières prennent résolument possession des territoires de la métropole bordelaise. Plusieurs artistes se sont emparés avec force et envie de la carte blanche offerte pour éclairer les limites dans tous leurs états.

Ainsi les très originales propositions de Grégory Edelein dans son exposition « (entre) », accrochée à l’Institut Culturel Bernard Magrez, complétée par ses « Bal(l)ades aux confins » de trois communes de la métropole, Saint-Médard, Ambès et Villenave d’Ornon. Viscéralement obsédé (sic) par la matérialité faisant sens des parenthèses, l’artiste polymorphe a réalisé en 2014 un périple reliant Bruxelles à Florence pour aller à la rencontre d’un manuscrit précieux. Soit une trentaine de jours à pédaler durement sur son vélo en tirant derrière lui une remorque de 70 kilos où avaient pris place deux gigantesques parenthèses de 2,5 mètres chacune, et, épreuve supplémentaire à surmonter, un col de 2400 mètres gravis dans la douleur. Mais l’objet de sa quête justifiait amplement ses efforts cyclopéens : voir de ses yeux vus la page 28 du manuscrit « De nobilitate legum et medicinae » conservé comme une relique dans la Bibliothèque Laurentienne de Florence… Et que peut-on lire de si extraordinaire sur cette fameuse page datant de 1399 pour qu’elle fasse figure de Graal aux yeux de l’artiste belge ? « Nullus scit (michi crede) quanta nescit », « Personne ne sait (croyez-moi) autant de choses qu’il en ignore ». Les premières parenthèses de l’Histoire apparaissent furtivement là pour encadrer l’aparté adressé au lecteur : « (croyez-moi) » !

Un certain Coluccio Salutati en est l’auteur. Quelques années auparavant, ce membre éminent du gouvernement de la République de Florence, avait dû concéder pendant plusieurs mois le pouvoir aux Ciompi, ouvriers cardeurs révoltés, avant de le recouvrer une fois la rébellion matée. De là, sous la plume du potentat traumatisé, à établir un pont de sens entre l’apparition des premières parenthèses de l’Histoire et son expérience douloureuse de son pouvoir « mis entre parenthèses » par les révolutionnaires, il n’y avait qu’un pas… aisément franchi par l’artiste qui origine au retour du refoulé l’apparition de ces traces incurvées se faisant symétriquement signe (de ponctuation) dans la langue.

Pour poursuivre son exploration des espaces ouverts (ou fermés) par ces deux signes de ponctuation jumelés l’un à l’autre dans un effet miroir inaliénable, Grégory Edelein s’est proposé d’éditer à trente exemplaires reliés à la main chacun des volumes de « La Recherche du temps perdu »… en n’en reproduisant que le contenu entre parenthèses. Pour la parution du « Côté de Guermantes » (Tome III), il avait imaginé – c’est là la nature de son projet PA(YSA)GE liant typographie et topographie, marge et marche, afin d’explorer les paysages aux frontières – d’installer en lettres géantes découpées les citations de Proust sur un circuit empruntant les limites administratives de la commune de Saint Médard. Le lobby puissant des chasseurs en a décidé autrement, interdisant coup sur coup le passage dans des bois privés et allant jusqu’à détruire, la nuit précédant la performance, quelques citations « entre parenthèses » installées pourtant in fine sur un espace de bois municipal où le parcours (perdant en cela le poids de la symbolique des « paysages aux frontières ») avait dû consentir à se rabattre. Face à un fusil, l’art a peu de poids…

Et si, envers et contre tout, l’artiste a finalement pleinement réussi à donner corps à sa démarche, il le doit à sa seule force de conviction qui a su susciter l’imaginaire des participants.

Dans « Talos », le chorégraphe israélien Arkadi Zaides – l’auteur d’« Archive », spectacle choc présenté dans le IN d’Avignon 2014 dans lequel le danseur reproduisait au plateau des scènes préalablement filmées d’agressions commises par les colons dans les territoires occupés – propose une conférence performée dont l’objet est de révéler dans son horreur glaçante un projet réel qui entre 2008 et 2012 a occupé les états européens dont la France.
L’artiste va s’appuyer sur des images et schémas géants projetés en fond de plateau par deux complices, visibles à l’avant-scène, pour exposer de la manière la plus froide possible, en passant ces recherches au seul scalpel de sa lucidité énonciatrice – aucune émotion, aucun commentaire -, les analyses scientifiques qui ont présidé à l’existence de «Talos ». Projet qui fut à l’époque investi comme offrant suffisamment d’avenir pour que l’Europe y consacre quelque vingt millions d’euros.

Pour se protéger de la porosité des frontières, vécue comme un espace où des éléments toxiques transitent, une démonstration rigoureuse montre dans un premier temps la faillibilité de tous systèmes humains. En effet, ni les clôtures, ni les murs, sont-ils redoublés par des patrouilles d’hommes en armes, ne peuvent garantir l’étanchéité des lignes tracées arbitrairement par les gouvernants. Aussi face au constat de la faillite de l’humain incapable de garantir le non-franchissement des lignes de partage instituées – et ce, quel que soit l’apport des radars de surveillance et autres caméras infra-rouges – faut-il imaginer des flottilles de robots « intelligents » qui s’en chargeront. Ces produits de la haute technologie ultra performante rendront obsolètes les systèmes utilisés jusque-là.

Et comme toute recherche scientifique s’inscrit dans un récit poétique – si paradoxale que cela puisse apparaître, la technologie guerrière a besoin de s’appuyer sur des mythes pour s’inventer des assises crédibles – est fait appel au cadeau que fit Zeus à la séduisante Europe pour qu’elle puisse ne pas avoir à souffrir dans son île de l’intrusion d’ennemis. Ce cadeau « européen », géant de bronze qui arpentait les rivages de la Crète antique pour en interdire tout accès – il serrait si fort les intrus sur son torse chauffé à blanc, qu’ils mouraient instantanément brûlés – avait pour nom… Talos.

Des algorithmes complexes ont donné au Talos contemporain les capacités du géant de bronze antique en les décuplant. Dotés de logiciels « intelligents » leur permettant de détecter à distance tout mouvement suspect enregistré aux alentours de la ligne rouge tracée sur le schéma projeté, où les points bleus symbolisant les individus s’apprêtant à franchir la ligne frontalière sont « neutralisés » par les points noirs symbolisant eux les robots garde-frontières, ils veillent à séparer le bon grain de l’ivraie. Ces automates doués d’une mobilité leur permettant de s’adapter à tous les accidents de terrain (vidéo saisissante montrant les expériences réalisées « grandeur nature » en laboratoire) constituent des escadrons d’une obéissance et fiabilité et totales.

Il résulte de cette performance où Arkadi Zaides, immobile, expose méthodiquement d’une voix neutre le projet Talos, en traçant uniquement parfois au sol par ses déplacements le cercle de l’enfermement des intrus, la monstration d’une aberration politico-scientifique où l’idée d’innovation s’est substituée à celle de progrès. Ce qui nous est montré en effet ici est le produit rigoureux de la science, et non un récit de science-fiction. On ressort littéralement sidérés à l’idée que ce projet à proprement parler in-humain ait pu être financé par les Etats européens ayant tous signés la charte des droits de l’homme.

Yves Kafka

Visuel : Arkadi Zaides

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