MASSIMO FURLAN & L’OPERA PAGAÏ AU FAB BORDEAUX

FAB du 5 au 25 octobre 2017; « Hospitalités » de Massimo Furlan, La Manufacture Atlantique, les 7 et 8 octobre ; « Far Ouest » de l’Opéra Pagaï, Saint-Médard, du 6 au 20 octobre.

Festival Arts Bordeaux : # « Pays » aux frontières (épisode 3)

Les frontières ce sont celles aussi qui se trouvent à nos portes et qui définissent nos « pays » natals ou d’adoption, au sens de territoires régionaux dotés d’une histoire qui leur est propre. « Hospitalités » de Massimo Furlan et « Far Ouest » d’Opéra Pagaï nous invitent à nous immerger dans la réalité contée de ces lieux (peu) communs où la figure de l’étrange étranger (l’autre, le « migrant », si redouté par les tenants d’une identité à préserver de tout métissage) peut faire bouger les lignes en prenant plusieurs couleurs. Deux expériences « grandeur nature » de ces plongées en micro-territoires.

« Hospitalités », est né d’un pari « artistique » à allure de défi facétieux… Massimo Furlan, invité dans l’atelier d’artistes de La Bastide-Clairence, charmant village basque de 1000 habitants, a suggéré aux autorités de la commune, soudainement inquiètes que le prix de l’immobilier puisse s’envoler suite à son classement parmi « les plus beaux villages de France », de faire courir le bruit de l’ouverture prochaine d’un centre d’accueil de migrants… Ainsi cette vraie-fausse annonce compenserait à dessein l’attractivité du label décerné et permettrait aux « locaux » de préserver la singularité de leur patrimoine. Mais pris au jeu, les habitants ont proposé d’accueillir « pour de vrai » une famille syrienne.

Sur le plateau, neuf témoins-acteurs de ce village. De là où chacun se trouve, des préoccupations qui sont les siennes, il va mêler ses paroles à celles des autres pour raconter par bribes son histoire personnelle en lien avec le lieu qu’il a choisi d’habiter. Ainsi les voix vont se détacher, s’élever, se superposer, pour, dans une sorte de kaléidoscope sonore, reconstituer les morceaux du puzzle commun. Prend vie sur le plateau, au travers du fil dévidé d’histoires personnelles émaillées d’anecdotes émouvantes ou drôles, la communauté du village réunie, point d’orgue de cette union, autour d’un chant traditionnel basque.

Ainsi l’une égrène le récit de ses origines portugaises, d’un père passeur de réfugiés, de voyages en caravane pour retourner au pays ; l’autre évoque ses parents métayers dont le monde se réduisait au dur labeur des champs et à un unique livre, religieux ; un autre parle de son maître, curé de surcroît, qui le frappait le rendant si allergique à l’école qu’il développait de fortes crises d’asthme… sauf le dimanche, puis de son bac 68 ; une autre délivre, pas cadencés de danse à l’appui, sa passion pour le fandango dont son père lui avait facétieusement attribué le titre de championne du monde ; une autre confie l’existence de son petit frère myopathe qui faisait d’elle l’a-normale de la famille porteuse du gêne ; un autre encore raconte ce grand-père vénéré qui, au-delà de sa twingo rose bonbon qui lui faisait honte, lui a transmis l’amour de la musique et le moulin où il a élu domicile. Autant de témoignages transgénérationnels qui se regroupant pour faire chœur, montrent au-delà de la diversité des expériences vécues, le « goût des autres » devenu ciment de leur communauté.

Immersion sensible dans une communauté re-composée qui décide d’accueillir à son tour une famille de réfugiés syriens. En renouant avec les fondements de l’hospitalité telle qu’elle était en usage dans la Grèce antique, le village-hôte, devenu entité inaliénable, accueille car il se souvient qu’il a été lui-même l’étranger accueilli ou parce qu’il se projette dans celui qui pourra demander à son tour l’hospitalité.

L’émotion opère tant l’authenticité des histoires contées est palpable et le dispositif scénique exempt de tout artifice. Le transfert ayant impeccablement fonctionné, la salle est littéralement conquise… Cependant, sans retenir l’épisode un peu inutilement encombrant de la parole donnée à la salle et malgré le final où dans une cacophonie allant crescendo toutes les idées reçues sur les réfugiés sont aboyées face au public, le côté idyllique de ce conte de fée moderne questionne l’unanimisme des réactions. N’y aurait-il pas là l’occasion, à bon « conte » de témoins-artistes et spectateurs fondus dans la même symbiose émotionnelle, d’offrir un exutoire à la culpabilité ressentie face au sort réservé aux réfugiés ?

« Far Ouest » immerge au pied de la lettre dans un territoire traversé par La Jalle entre Saint-Médard et Banquefort. L’Opéra Pagaï, collectif à géométrie variable, connu pour sa propension à prendre diablement possession de l’espace public ou privé pour réinventer la vie devant soi de façon fort (im)pertinente et tendre, genre « il était une fois » version affranchie, se fait le voyagiste de cet étrange périple en terres à découvrir. Enfourchant les vélos flambant neuf prêtés gracieusement par Bordeaux métropole, le groupe de spectateurs s’élance derrière un animateur culturel quelque peu stressé et encore plus incertain de l’itinéraire à parcourir pour rejoindre « sous un pont de La Jalle » le spectacle qui doit y être donné.

Le périple des plus improbables au travers la forêt plongée dans la nuit profonde conduira les infortunés spectateurs – à bicyclette, puis à pied et en tracteur – à des rencontres tout autant improbables. Voisins de lotissement invitant à partager leur vin et l’histoire de leur territoire, gitans accueillants (mais pas que…) autour de leurs braséros, vieux militant de l’environnement partageant son pot de départ à la retraite… et ses rapports conflictuels avec la Lyonnaise des eaux, maraîcher bio pas plus enclin à voir ses cultures piétinées par les randonneurs qu’à vendre sa production à l’Intermarché du coin, autant d’intermèdes impromptus retardant l’apparition de l’homme grenouille transi dans les eaux froides de la Jalle, attendant désespérément les spectateurs sous son pont …

Sans en dévoiler plus, cette découverte « spectaculaire » d’un territoire avec son Histoire éclaboussée par les réalités socio-économico-politiques contemporaines, fait figure d’une expérience à vivre « merveilleusement » inouïe. De plus, la construction dramatique de l’ensemble ne concède rien à l’acuité des points de vue présentés. Loin de faire entendre une « micro-société » unifiée et lénifiante, elle dévoile la vérité crue de notre monde avec certes ses élans de générosité et sa prise de conscience « planétaire » mais aussi ses sujets « bornés » par des préjugés à la vie dure. Un art engagé et percutant qui sème une joyeuse pagaille chez les participants, ravis par tant d’inventivité ludique, et qui justifie une fois de plus l’ADN délibérément foutraque de la Cie orchestrant cet opéra champêtre.

Yves Kafka

« Hospitalités » de Massimo Furlan

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