« EVA PERON & L’HOMOSEXUEL » : UN COPI CONFORME A L’ORIGINAL

FAB, Bordeaux : du 5 au 25 octobre 2017 ;  » Eva Peron & L’homosexuel ou la Difficulté de s’exprimer », texte de Copi, mise en scène de Marcial Di Fonzo Bo ; TnBA du 11 au 13 octobre ; Création juillet 2017 au Théâtre National Cervantès de Buenos Aires; Spectacle en espagnol sur-titré en français.

«Eva Peron & l’homosexuel», un Copi conforme à l’original

Marcial Di Fonzo Bo, metteur en scène et acteur interprète d’Evita Peron, entretient depuis toujours avec Copi, l’électron libre du théâtre argentin, des correspondances électives telles que l’on pourrait voir là l’effet d’une gémellité secrète. Nés l’un et l’autre à Buenos Aires, ils ont trouvé chacun en Paris le lieu propice à leurs créations traversées par la même recherche éperdue de liberté sans concession. Les deux pièces présentées ce soir par celui qui est devenu depuis 2015 le directeur du CDN de Normandie sont jouées en espagnol, ayant été créées en juillet dernier au Théâtre National Cervantès de Buenos Aires avec des comédiens argentins.

Sur le plateau de la Grande salle Vitez du TnBA qui sert de cadre à « L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer », les blocs d’une banquise en gradins vont être chevauchés à la hussarde par les protagonistes en « dé-lire » d’identités, exilés là dans une Sibérie tout autant transitoire où, ont été déportées pour cause de changements de sexe réalisés au Maroc, Madre et Irina, sa « fille », ainsi que Mme Garbo opérée elle aussi tout en ayant conservé son sexe d’homme et déportée là pour avoir épousé un officier révolutionnaire. Les énergies sexuelles de ces trois créatures nées de transmutations vont exploser les limites du réalisme consensuel pour envahir de manière résolument grand guignolesque l’espace dramatique.

Ainsi la mère – jouée par un homme – comme la fille – jouée par une femme – participent pleinement au brouillage des pistes identitaires, jusqu’à la confusion des genres uniquement construits par les parures, froufrous exubérants et autres perruques affichées crânement. Chacune a « opéré » à un changement de sexe ce qui n’empêche aucunement Irina d’être enceinte dont on ne sait qui… est-ce du coiffeur à voilettes, de l’oncle Pierre, de Mme Garbo – son exubérante professeure de piano dotée d’une queue – ou du mari officier de cette dernière, ou encore de sa propre « mère », bien membrée elle aussi, nul ne le sait et encore moins la parturiente dont la frénésie sexuelle la conduit à se faire chevaucher par tout ce qui transite autour d’elle. Amoureuses d’Irina, fragile femme enfant au sexe viril, Madre et Mme Garbo vont user chacune de leurs attraits pour la retenir : Madre usera du fouet, Mme Garbo de sa séduction grande folle.

Ce ballet aux échos grand boulevardiers outrés projette magistralement sur la scène le sexe dans toutes ses destinées. Celle dont le père a fait greffer un sexe d’homme pour la punir le dispute à celle qui enfante par les intestins. Ces avatars font éclater les codes des genres (théâtraux) pour conduire à la chute qui emprunte au théâtre de Jodorowsky sa cruauté. Massacrant le politiquement correct avec une jubilation non feinte, après avoir « chié » l’avorton qui encombrait ses entrailles de transgenre, Irina se coupera la langue. Et sur des airs d’opéra endiablé, maculant sa robe immaculée de mariée, les geysers d’hémoglobine écarlate qui jailliront de sa bouche ensanglantée, seront à prendre comme les avatars inarticulés d’une langue massacrée impuissante à dire l’inexprimable de la sexualité humaine.

L’entracte, cet entre-deux, verra défiler des textes de Copi portés haut et fort par un trans situant très (im)pertinemment l’essence de l’homosexualité du côté de l’être : « On ne devient pas homosexuel. C’est une sexualité qui vient en naissant. ». Une conception qui tout en ayant rien d’immaculée est de nature à dérouter plus d’un tenant de l’existentialisme beauvoirien.

Ainsi, quand le rideau va s’ouvrir sur « Eva Peron », la pièce phare de Copi, le spectateur initié peut se risquer dans ce monde sans commune mesure, un territoire en marge des conventions tant humaines que théâtrales. Evita – diminutif affectueux donné à cette diva populiste par le peuple argentin qu’elle a gâté de ses attentions – sera incarnée superbement par Marcial Di Fonzo Bo, homme de mise en scène de la complexité du genre humain et travesti bluffant revêtu des apparats froufroutants de la « sacro-sainte putain argentine ». Un genre de rôle si dévorant et impliquant que ce soir-là il devra annuler le rendez-vous prévu avec le public.

Eva morte, exposée sur son catafalque. Eva morte, dépossédée d’elle-même avec pour avenir de servir de prête-nom à une dictature sans nom. Mais Eva se relève et l’Histoire recomposée débute par un retentissant : « Merde. Où est ma robe de présidente ? », pour dérouler ensuite le procès de la tragi comédie burlesque et grand guignolesque de la mort travestie rôdant dans ce huis clos auquel les proches ne pourront échapper que lorsqu’elle aura – vraiment ? – cessé de vivre. Entre piqûres apaisantes réclamées à son infirmière (double mimétique vêtue de la même robe et coiffée de la même perruque) et invectives ordurières adressées à sa mère qu’elle maltraite à l’envi, Evita navigue entre ses figures de diva adulée et de tortionnaire hystérique, comme traversée par des pulsions irrépressibles de vie (l’obsession du bal qu’elle veut donner) et de lucidité angoissante (« ils vont gouverner et jouir sur mon cadavre »).

Et lorsque dans une péroraison finale, le Général Pouchkine, chargé de l’éloge funèbre de la petite mère des populistes, devant un portrait géant de la diva rayonnante et face aux trois gigantesques lettres de bois (chèque en bois ?) de la CGT, saluera en elle la voix des déshérités de la terre, celle de la cause de l’ouvrier, tout en émaillant son discours de mots à tout faire – « construire une société de bonheur… Travail… Amour… » – la farce grinçante atteindra le summum de la dérision caustique aux effets jubilatoires.

Copi avait douze ans quand l’icône des classes populaires argentines, adulée mais aussi honnie, est décédée d’un cancer de l’utérus. Mélange de femme fatale et de dictateur, « mixte de Marylin et de Staline », elle est devenue le mythe de son enfance en même temps que la figure emblématique d’un pouvoir alliant à des avancées sociales les pires méthodes des dictatures fascistes. Sa pièce « enfantée » au lendemain de 68 en porte manifestement les traces libertaires même si elle est à prendre avant tout comme – selon ses propres mots – une pièce atroce et non comme un pamphlet politique. En effet pour Copi, les artistes sont par essence des nomades et sa seule nationalité revendiquée est celle d’artiste, les frontières politiques pas plus que celles des genres ne trouvant grâce à ses yeux.

Néanmoins, ce qui fait certitude ici, c’est que l’approche flamboyante de Marcial Di Fonzo Bo ne « travestit » en rien les intentions du dramaturge argentin. Dans cette pièce haute en travestissements en tous genres, à l’unisson même du jeu entre apparences et réalités qui se jouent continuellement les unes des autres pour mieux réfléchir par des jeux de miroirs éblouissants les identités fluctuantes de chacun(e), l’acteur metteur en scène excelle en Evita de rêve et de cauchemar. Une représentation troublante et particulièrement réussie de l’univers créé naguère par Copi, territoire sans limites où réel et imaginaire avancent masqués.

Yves Kafka

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