TRIBUNE : L’ECRITURE ET « L’ART CONTEMPORAIN »

TRIBUNE : L’écriture et l’ « art contemporain »
par Yann Ricordel.

Dans ma tribune précédente, je faisais remarquer que dans une interview accordée à Télérama, Catherine Millet laissait entendre que son intérêt pour les arts plastiques avait au fil du temps décliné pour se déplacer vers l’écriture. Dans ma tribune intitulée « Emmanuel Macron, l’artiste et la face tragique du héros », j’esquissais la reconsidération d’une hiérarchie des arts où la littérature serait à considérer comme supérieure aux arts visuels. Prenant également acte de la collusion de plus en plus visible entre « art contemporain » et écriture de fiction (outre la nécessité pour les étudiants en art d’écrire un mémoire de fin d’étude qui peut parfois prendre une tournure fictionnelle, multiplication dans les écoles des ateliers d’écriture, création de filières dédiées au Havre en Normandie ou encore à La Cambre à Bruxelles, d’autres exemples qui me sont inconnus pourraient certainement être cités), et plus généralement encore de sa démocratisation dans la société dans son ensemble1, je me propose de clarifier et de développer aujourd’hui ce qui me semble être, si ce n’est une hiérarchie, au moins une différence de nature.

« Cummings : Pensez-vous que les écrits apportent quelque chose à votre œuvre ? Ou en sont-ils séparés ? Smithson : Eh bien, tout cela provient de ma sensibilité, de ma propre observation. Cela évolue en quelque sorte en parallèle avec mon implication artistique concrète. Les deux coïncident, l’un informe l’autre.(2) »

Robert Smithson représente clairement l’avénement de l’artiste-intellectuel omnipotent, sorte de Midas faisant jaillir l’art partout où il porte simplement le regard, pour qui tous les moyens, y compris (et peut-être même surtout) ceux autrefois considérés comme extra-artistiques, sont disponibles : comme je l’ai suggéré dans mes tribunes intitulées « Le mainstream, l’outsider et l’annexion d’imaginaire par l’ « art contemporain » » et « La tentation cinématographique de l’ « art contemporain » », l’ « artiste contemporain », arrivé au bout du projet moderniste et de son réductionisme aride (qu’on peut considérer comme une tentative des arts visuels de s’affranchir des sources textuelles, bibliques par exemple, qui autrefois justifiaient leur existence), peut ainsi désinvoltement s’approprier toutes sortes de pratiques possédant leurs codes propres, la visée étant, en apparence au moins, émancipatrice : design, objet usuel « readymade », architecture, iconographie de toutes provenances, vidéo en marge ou même contre (tout contre) sa potentialisation télévisuelle, cinéma et… écriture, cette dernière annexion culminant avec un art conceptuel qui aujourd’hui encore marque tout type d’oeuvre d’ « art contemporain », quelle que soit son apparence. Dans le même temps, l’ « art contemporain » ne peut plus exister sans le soutien du texte théorique, celui-ci devenant dns certains cas l’illustration ou le prétexte de celui-là, la théorie venant, au moins provisoirement, comme moyen de suppléer la vacuité d’oeuvres qui sous la masse de commentaires et d’explications, deviennent quantité négligeable (3) du point de vue critique, quantité monnayable du point de vue marchand. Sur ce dernier point, on peut citer ici Eric Troncy qui en octobre 2008 écrivait dans la revue Mouvement :

« Le critique d’art n’est aujourd’hui d’aucune utilité au champ des arts visuels, désormais constitué en une économie autarcique et terriblement prospère plutôt qu’en territoire d’expérimentation où la connaissance du passé peut aider à évaluer le présent de propositions portées par des ambitions sinon progressistes, du moins novatrices à défaut d’être révolutionnaires. L’expression d’un jugement critique à l’endroit de la production garnissant les galeries d’art est désormais sans effet sur l’avenir de cette production. Mieux, il n’est pas plus souhaité par les institutions (qui rendent des comptes à leurs autorités de tutelles), par les collectionneurs (dont le pouvoir d’achat tient lieu de vérité), que par les artistes (qui préfèrent une belle photographie dans Vogue à un texte critique dans Texte zur Kunst) (4) ».

Je crois me souvenir, d’après mon expérience de critique et théoricien de l’ « art contemporain » qui commence environ en 2005, que nombreux étaient à cette époque les « artistes intermédiaires » (ni reconnus à l’échelle nationale, ni tout à fait méconnus) qui couraient après des « textes » comme c’est l’usage de les appeler sans plus de précision, qui, à la limite, n’étaient pas fait pour être lus (je peux de ce fait reconnaître m’être pafois laisser aller à une médiocrité paresseuse, moyennant finance tout de même) : ce qui comptait avant tout, c’était une signature reconnue comme sérieuse. Aujourd’hui, bien que ce que je nomme « art contemporain » existe surtout, quoi qu’en disent ses apologètes qui font valoir sa diversité et la non-homogèneité dans ses formes, dans la triangulation « artiste-galeriste-acheteur » et que la triangulation « artiste-critique-institution » vit une sérieuse mise en question, je crois pouvoir affirmer que le support du texte théorique n’est pas encore tout à fait obsolète (pour preuve on m’en a encore récemment fait la demande, que j’ai déclinée).

Quelle que soit la vivacité de l’activité théorique à l’endroit de l’ « art contemporain », et s’il n’est plus très courant que les artistes eux-mêmes théorisent sur leur propre travail (ou plus encore que leur travail soit la théorie-même), comme je l’annonçais dans le chapeau de cet article, je crois déceler dans la généralité du paysage une nouvelle tendance qui pousse de jeunes artistes à s’orienter vers des pratiques qu’on peut qualifier de littéraires qui, si elle ne date pas d’aujourd’hui (de citer ici les exemples d’Edouard Levé ou en encore Valérie Mréjen, ou encore, antérieurement, du Narrative art), s’affirme. L’utilisation de l’« objet-livre » comme matériau ou support (comme dans l’exemple très anecdotique et assumé comme tel de Clémentine Mélois) et la génération de littérature par les moyens du net (Davina Sammarcelli faisant traduire Shakespeare par Google Traduction, Alexandra Guillot rassemblant en un ouvrage les réponses de voyants en ligne à la question de savoir si le livre qu’elle est en train d’écrire va rencontrer le succès (Votre futur est plein d’avenir, Les Presses Littéraires, 2017) vient conforter l’idée que pour poursuivre le récit d’un « art contemporain » qui a essentiellement vécu de ruptures, de volte-faces, de contradictions (et pourquoi pas d’ironie et de cynisme…), il faut se réorienter vers une tradition pluriséculaire du récit, de L’Iliade à nos jours, qui, comme l’explique Jean-Marie Schaeffer à un moment où les esprits s’echauffent autour de l’esthétique comme moyen de redimer les arts plastiques (qui à l’ère contemporaine représentent plutôt une in-esthétique), dispose d’une plus grande stabilité dans ses moyens et ses fins :

« L’esthétique, espérait-on, allait être à même de remplacer les légitimations modernistes de l’art contemporain. […] Que cet intérêt bien compris ait correspondu à une urgence propre au discours consacré aux arts plastiques ressort du fait que les arts qui avaient été moins sous l’emprise du discours moderniste ont été aussi beaucoup moins touchés par le débat autour de l’esthétique : s’il y a eu quelques échos dans le domaine de la musique contemporaine, le monde littéraire s’en désintéressé, de même que les amateurs de théâtre, sans même parler des amateurs de cinéma, de jazz (ou de rock), de bande dessinée, de photographie et autres activités artistiques […] » (5)

Continuité entre le roman antique et le roman contemporain ; discontinuité entre l’oeuvre renaissante (par exemple) et l’oeuvre contemporaine : cette « crise » de l’oeuvre vient peut-être précisément du fait que les multiples récits sur lesquels elle s’appuyait autrefois se font de plus en plus rares, tant au niveau populaire (la fable, le conte, etc.) qu’au niveau des « grands récits » lyotardiens (y compris des idéologies) : est-ce un hasard si Emmanuel Macron s’appuie, avec plus ou moins de bonheur il faut le dire, sur Paul Ricoeur et une « identité narrative » dont j’ai déjà parlé ici de nombreuses fois pour reconsidérer « la France » comme construction narrative ? (6)

Yann Ricordel

1- Je renvoie, parmi une multitude d’exemples, à cet article de Femme Actuelle : https://www.femmeactuelle.fr/bien-etre/bien-dans-ma-tete/ateliers-d-ecriture-23411

2- Robert Smithson, « Interview with Robert Smithson for the Archives of American Art », in Jack Flam, éd., Berkeley, Los Angeles, Londres, University of California Press, 1996, pp. 272-273. Ma traduction.

3- Voir sur ce sujet ma notice « Qu’est-ce que la critique d’art ? » sur le site de l’AAAR Revue

4- Je remercie Maxence Alcade d’avoir posté cette citation dans le groupe Facebook « La critique d’art en question ». Ce post date de janvier 2016.

5- Jean-Marie Schaeffer, Adieu à l’esthétique, Paris, Collège International de Philosophie, 2000, pp. 6-7.

6- Voir à ce sujet François Dosse, Le philosophe et le Président, Ricoeur et Macron, Paris, Editions Stock, 2017, le chapitre intitulé « De l’identité narrative à l’identité nationale ».

Image : Mel Bochner, Blah, Blah, Blah, 2011

Comments
2 Responses to “TRIBUNE : L’ECRITURE ET « L’ART CONTEMPORAIN »”
  1. Me voilà confondu! Encore une logorrhée qui prend sa source à l’aune d’une vision «progressiste» de l’art!. Les paroles, ou écrits, de Duchamp me reviennes tel un reflux gastrique « L’art n’est pas une question d’évolution; mais bien le fait d’une suite d’artistes que s’exprimes personnellement». J’ai lue et lis encore les discours «sur» l’art et ceux ayant l’art comme sujet. Que la perception précède la parole et induit l’action, chez Virilio, à la possibilité que les mots soit, chez Lyotard, « sa matière, son timbre, sa nuance… Les mots «disent», sonnent, touchent «avant» la penser.»: sont des piliers pour moi indéniable et permanent. Je suppose que vous êtes pas un créateur au sens «artiste». Ce n’est pas un préalable pour parler de l’art, néanmoins, c’est de ce manque que parviens souvent une distance dissonante face à l’objet artistique, vivant, statique, en chers ou en pédicule; qu’importe, ce rapport au concret de jest artistique est écarter par certains théoriciens, ce qui les rendent bien moins nourrissant que peuvent l’être d’autre, tel un Roul Rouiz qui fût un praticien dont le concret de la pensé exprime bien cet «en-sois», du créateur. Tout praticien se refuse à hiérarchiser les médiums artistiques: tentation que bien des théoriciens ne savent pas comprendre, nie prendre en compte. C’est un savoir difficilement transmissible. Je m’arrête là; je tenait simplement exprimer mon ahurissement devant cet approche théorique dont vous êtes un exemple et qui me semble passer à coté de son sujet et ne pas atteindre ses objectifs. Un retour sur la pulsion créative, me semble à considérer: ainsi on retrouve ses marques et les référents les plus solides. Bonne chance et bonne journée. Merci: j’ai compris une chose qui m,agaçais depuis un moment en raison de votre texte.

    Robert Blanchard

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