CHARLES FREGER, « YOKAINOSHIMA », OU DE L’ART POUR ET PAR TOUS…

YOKAINOSHIMA – exposition de Charles Fréger à l’Arthotèque de Caen – Jusqu’au 9 mai 2018.

J’ai, depuis au moins deux ans, cessé de chanter les louanges d’artistes en particulier pour m’attarder sur des questions générales relatives à l’ « art contemporain », et si je choisis de parler aujourd’hui de l’excellente exposition de Charles Fréger, c’est qu’elle me permettra d’aborder dans un second temps des questions historiques, elles-mêmes intimement liées à la théorie de l’art.

En poussant la porte en verre qui donne accès, à l’étage, à la salle d’exposition, c’est un chatoiement de couleur que vous offrira un premier regard circulaire : la couleur, voilà donc ce qui « saute aux yeux », et le choix des fonds des portraits (rapprochés, en pied ou en « plan américain » comme on dirait au cinéma) concourent à faire éclater le chromatisme contrasté et déshinibé des costumes, des masques de fêtes traditionnelles et populaires, dans la droite ligne du travail colassal mené par Charles Fréger en Europe avec Wilder Mann. Ensuite, durant tout le parcours le long des cimaises, c’est tout un jeu de montré-caché qui s’effectue autour du visage : invisible lorsque la « figure » (on est évidemment tenté d’emprunter ici au vocabulaire pictural) est de dos ou de trois-quarts dos, partiellement visible et redoublé lorsqu’il est masqué, ou visible dans le cas unique dans l’accrochage de ce jeune garçon portant les attributs d’une figure rituelle et à la face maquillée de noir.

Partant du visage, on peut dire sans se tromper qu’il a été l’un des « points forts » (l’un des puncta, aurait dit Roland Barthes) d’une tradition humaniste de la photographie, tant américaine qu’européenne, le talent de l’artiste étant précisément de savoir, dans un second temps, offrir autre chose au regard que, simplement, un visage marqué par une condition, dolent, souffrant, fatigué (celui d’un paysan américain durant la Grande Dépression, par exemple). Ou au contraire simplement héroïque et triomphant comme ça a été le cas dans l’entre-deux guerre en Union Soviétique, lorsqu’on rêvait d’un art prolétarien, dont la photographie devait être un médium privilégié car propice à rompre avec les formes d’art du passé, où tout paysan, tout ouvrier était digne d’être représenté, et pouvait, à bon droit, devenir lui-même photographe au sein d’une pratique collective. Qu’on pense également au « cinétrain » du cinéaste Alexandre Medvetkine (qui inspira les Groupes Medvetkine durant les « événements de mai ») qui allait de kolkhoze en sovkhoze pour enseigner aux travailleurs les rudiments du cinéma et leur permettre de réaliser eux-mêmes des films. Les historiens le savent : ces idées ont, pour des raisons structurelle et économiques, été caduques. Par ailleurs, alors que des groupes d’avant-garde comme Lef (Rodchenko, Tretiakov, Maïakovski…) ne voulaient rien moins que créer une nouvelle vision propre à entraîner derrière elle l’émergence d’une mentalité nouvelle (autrement dit : rien moins que transformer le réel), l’insuffisance de l’éducation artistique fit persister atavismes artistiques, poncifs compositionnels, réémergence de l’académisme…

Le corpus de Charles Fréger est riche d’enseignement en ce qu’il consiste en la rencontre de formes populaires, traditionnelles mais néanmoins vivantes d’expression qui prennent leur source dans un monde d’avant la modernité, inaperçues d’un système « spectaculaire-marchand » (si on veut, comme j’aime le faire parfois, parler comme un pro-situ) prompt à s’approprier les ce type de traits vernaculaires, en les appauvrissant, dans un but lucratif ; mais également d’utopies sociétales pratiquant, s’agissant d’histoire et de tradition, la politique de la table rase. Et là où notre gentil travailleur soviétique plein de bonne volonté ne pouvait être représenté ailleurs que sur son lieu de travail, de ce travail héroïque qui devait permettre au socialisme de devenir la nouvelle base du monde, de ce travail duement orchestré, réglementé par un appareil d’état, les hommes et les femmes se mettant en scène, et pour ainsi dire re-mis en scène par Charles Fréger, le sont au moment où ils s’autorise à s’échapper dans un imaginaire qui est à la fois l’expression de leur subjectivité propre et celle d’un fonds culturel commun à un groupe.

Ainsi donc, on peut tout à fait donner raison à Isidore Ducasse lorsqu’il dit que « la poésie doit être faite par tous, et non par un », à condition que ce « par tous » ne soit pas hiérarchiquement et artificiellement imposé ; qu’il procède d’un mouvement spontané.

Yann Ricordel

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