ENTRETIEN : LE THEÂTRE A FLEUR D’EXIL DE GURSHAD SHAHEMAN

72e Festival d’Avignon : Entretien avec Gurshad Shaheman – « Il pourra toujours dire que c’est pour l’amour du prophète » – 11/16 juillet – Gymnase du Lycée Saint-Joseph.

Le théâtre à fleur d’exil de Gurshad Shaheman

Inferno : Après l’époustouflant « Pourama, Pourama » où de votre histoire personnelle vous faites matière vivante d’un théâtre abolissant toutes frontières tant esthétiques que personnelles, vous vous saisissez d’histoires d’autres exilés, eux aussi en rupture d’identité, pour les projeter sur la scène de vos désirs d’homme de théâtre. En quoi ce goût des autres s’inscrit-il dans le droit fil du voyage au bout de soi dont vous faites œuvre ?

Gurshad Shaheman : Le théâtre pour moi est indissociable du vivre ensemble, je n’imagine pas pouvoir faire œuvre sans les autres. La fiction pour la fiction ne m’a jamais intéressé, pas plus que la réalité en soi, en revanche partir d’une réalité pour en faire autre chose provoque tout mon intérêt. La réalité en tant que telle n’existe pas, c’est un mensonge des médias. Pour atteindre une forme de vérité artistique, j’ai laissé grandir les intuitions qui nourrissent mes spectacles en en faisant autant de tentatives de compréhension du monde.

Si dans « Pourama, Pourama » je me suis pris comme objet d’étude, j’ai eu ensuite envie d’aller à la rencontre d’autres exilés pour voir s’il y avait écho avec mon histoire. J’ai rencontré essentiellement des acteurs et metteurs en scène, pas obligatoirement LGBT, qui ont dû quitter leur pays parce que leurs convictions politiques et/ou leurs orientations sexuelles les exposaient à être persécutés, les empêchant d’être eux-mêmes intellectuellement et identitairement. Ma démarche a été d’aller à leur rencontre pour collecter leur récit intime. S’il y a valeur d’universalité, c’est parce que nous sommes tous humains mais je ne voudrais pas prétendre à autre chose que d’avoir récolté des histoires personnelles sans qu’il y ait prétention à généralisation.

De ces rencontres est né « il dira que c’est pour l’amour du prophète », titre énigmatique qui semble tout droit sorti d’une sourate dont il possède la poésie mais dont les accents porteurs de menaces diffuses ne manquent pas de créer un trouble. En effet, toutes ces vies éclatées sont autant de témoignages poignants. Comment les avez-vous mixées et transcendées, ces histoires individuelles, pour en faire « écriture théâtrale » ?

Gurshad Shaheman : J’ai rencontré des personnes avec qui j’ai passé du temps, qui m’ont confié des fragments de leur histoire singulière. A des moments, la personne qui raconte et moi qui écoute sommes émus ensemble, on rit, on pleure, on partage. Quand je réécris l’interview, je retiens ces instants précieux, brèches de lumière ou d’obscurité, pour les rendre sensibles à chacun ces moments de bascule, de sensations fortes comme celle de la mort imminente, toutes pensées et sentiments accompagnant la vie de ceux qui ont connu la révolution, la guerre, l’exil. Mon effort c’est de les mettre dans un écrin ces confidences souvent chaotiques pour en extraire des diamants dont les éclats toucheront, comme ils m’ont touché.

J’assume totalement ma subjectivité dans la relation que j’ai à l’autre et revendique l’unicité de ces récits, ne cherchant nullement à en faire des archétypes. A chaque fois, je m’attache à dégager ce que ces récits ont d’unique et de singulier. C’est au travers de ces histoires insolites que l’universel peut être entendu.

Ces récits recueillis prennent statut de mythe, ils cristallisent en chacun des parts de rêves ou de cauchemars partagés…Comment le théâtre, « art spectaculaire », peut-il se hisser à la hauteur des enjeux du texte produit ? Quel dispositif inventer pour rendre audibles ces fragments de discours exilés ?

Gurshad Shaheman : Pour faire entendre au mieux les textes, j’aime inventer des formes qui les servent, mais je ne me revendiquerai pas pour autant metteur en scène. Ce qui m’intéresse, c’est fabriquer des dispositifs sensibles qui portent le texte en le faisant ressentir au-delà de l’ouïe.

Je souhaitais un labyrinthe dans lequel chacun circulerait librement confronté aux fragments du récit. J’ai dû en abandonner l’idée mais j’ai recréé un labyrinthe sonore en plaçant des haut-parleurs qui démultiplient les sources pour créer une écoute active. Ainsi la simultanéité d’énonciation des textes amène chacun à choisir le morceau de cette partition musicale qu’il va écouter de plus près. Certains récits avancent seuls, d’autres se chevauchent et on peut les suivre en parallèle, d’autres encore se mêlent et sont recouverts entièrement par la musique qui, comme dans un concert, évolue d’un instrument à l’orchestre entier. Je tiens à la « parole perdue » pour dire – sinon ce serait pur mensonge – qu’il ne s’agit là que de fragments de récits morcelés qui nous parviennent. Ce que l’on entend n’est qu’une parcelle infime de ces récits de vie, sans compter tous ceux que je n’ai pas rencontrés.

Sur le plan visuel, le travail sur les lumières permet de concentrer l’attention sur des gestes les plus infimes. Pas de rapport illustratif au texte, toujours un décalage entre ce que l’on voit et ce que l’on entend. C’est dans cette marge que le spectateur pourra reconstruire son propre récit. Au travers de ma mise en jeu, je souhaite que chacun se saisisse librement de ces fragments. Je n’affirme rien, je propose. Je tiens à laisser place à la rêverie vécue comme une invitation à se construire son propre récit d’exil.

Entretien réalisé par Yves Kafka

Photos DR / Festival d’Avignon

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