« ON NE DORMIRA JAMAIS » : ET SI LA MORGUE DEVENAIT LE NEC PLUS ULTRA DE L’ART VIVANT ?

« On ne dormira jamais » Création 2018 du Collectif Crypsum d’après le roman de Bruce Bégout (éditions Allia) / conception-réalisation Alexandre Cardin, Miren Lassus-Olasagasti, Olivier Walbel – Salle des fêtes du Grand Parc Bordeaux, 19 et 20 octobre, dans le cadre du Festival International des Arts de Bordeaux Métropole ( FAB 5 – 24 octobre ).

Et si la morgue devenait le nec plus ultra de l’art vivant ?

L’époque (Cf. « Travelling – La métropole augmentée » Cap Sciences, FAB) fait miroiter les prouesses d’une réalité augmentée en proposant d’ores et déjà une lecture du paysage urbain en 3D où des images de synthèse s’intègreront aux paysages réels pour créer un univers factice aseptisé répondant aux visées néo-libérales des concepteurs : « le meilleur des mondes » d’Aldous Huxley mâtiné de « 1984 » de George Orwell, l’avenir d’une utopie se métamorphosant en dystopie rôde autour de nous comme une menace attractive. En effet lorsque le vieux monde s’ennuie à mourir ou pire se désespère face aux dangers imminents qui menacent sa pérennité, seuls des divertissements extrêmes possèdent le pouvoir de transporter les âmes désabusées dans un ailleurs hallucinatoire. Alors lorsque, étant revenu de tout, seul l’univers de la mort – un institut médico-légal – offre la nuit venue ses laboratoires, tables de dissection et cadavres exquis aux réjouissances des élites branchées en mal de sensations fortes, on se dit que la mort augmentée est peut-être la solution au désarroi ambiant… Bienvenue au KluB, le dancefloor de la morgue !

A partir du roman noir éponyme de Bruce Bégout (publié aux éditions Allia), le collectif Crypsum reconnu pour ses adaptations de la littérature dont ils extraient la quintessence – « Nos Parents » d’après Hervé Guibert et « L’Homme qui tombe » d’après Don DeLillo présentés naguère à La Manufacture Atlantique, « Ils vécurent tous horriblement et eurent beaucoup de tourments », d’après Joyce Carol Oates, au TnBA, ont très fortement « impressionnés » – propose une forme théâtrale éclairée par le soleil noir de la mélancolie fin de siècle qui nimbe le plateau où un duo de synthétiseurs tout vêtus de noir crée en live une atmosphère acoustique oscillant entre musique ambient et musique psychédélique.

L’inquiétante étrangeté glaçante qui se dégage de cet opus aux vertus hypnotiques est exaltée par l’interprétation des plus saisissantes de l’interprète – Alexandre Cardin, remarquable de fragilité à fleur de peau – qui fait résonner sur le plateau le lent processus d’une mort psychique annoncée, itinéraire suivi inexorablement par cet homme éminemment respectable – directeur d’un Institut médico-légal ayant pignon sur rue – sombrant progressivement dans un état de profond délitement suite à la métamorphose nocturne de sa morgue en club clandestin pour élite dépravée à la recherche des derniers frissons interdits.

Lorsque toutes frontières entre monde des morts et celui des vivants sont délibérément brouillées, lorsque le représentant-garant des défunts dont il a charge donne son âme au diable des folies nocturnes contre des réjouissances iconoclastes destinées à donner au lieu la gaité qui lui manque, la descente aux enfers fait figure de punition divine. Ainsi, ce mystérieux mal jaune qui décime la population – telle la peste dans Camus – en fournissant la morgue/boîte de nuit en cadavres surnuméraires avec lesquels danseront les invités en quête de « sensations mortelles ».

Venant en contrepoint de cette sarabande méphistophélique, la folle passion du protagoniste-narrateur pour deux petits lapins nains adorables répondant aux doux noms de Kawaii et Lolicon (Mignon et Lolita en japonais) sur lesquels il a transféré son désir d’amour inassouvi. Multipliant alors les preuves de l’affection démesurée qu’il porte aux minuscules animaux à poils, objets compensatoires au manque abyssal qui le troue, il affiche un sourire amusé qui très vite se fige pour se métamorphoser en gêne faisant flamber le malaise dû à la tragi-comédie vécue in vivo par cet homme à la dérive. De même que l’exploration intime de l’anatomie à l’abandon rapprochait les deux vocations de l’espace, consacré le jour à la médecine légale et la nuit à la pornographie, l’expérience morbide rapproche les activités festives aux relents sataniques et l’élevage des plus saugrenus de lapins nains vivant en ces lieux consacrés à la mort, les unes et les autres de ces pratiques introduisant une ligne de faille qui subvertit la représentation de la décence.

Les fêtes orgiaques pour promouvoir la société spécialisée dans l’évènementiel de son associé rencontré dans un bar aux heures de solitude – danseuses se trémoussant à demi nu sur les caissons à dissection, corps livides des morts revêtus de leur tenue d’apparat et tirés par des éphèbes vêtus de paillettes – redoublent d’intensité lorsque l’imminence de la mort se répandant comme une trainée de poudre sur la ville vient exciter le désir de vie des survivants. Flambe alors le « nécroromantisme » d’une élite hantée par le virus sans visage fauchant les existences, laquelle en guise d’ultime défi se livre corps et biens à des performances felliniennes visant à faire la nique à La Faucheuse faute de pouvoir l’éradiquer… Tout ceci évoqué avec une étrange distance par l’acteur-narrateur dont le sourire figé dérange au plus profond. Et lorsque le mal jaune semblera rendre les armes et les vivants enfin à l’abri du désastre annoncé, la débâcle se fera encore plus totale, aucun couvercle protecteur ne venant désormais contenir les névroses destructrices. Les digues ouvertes offriront opportunément à l’acteur-narrateur la voie d’une « transformation » radicale le projetant sur la scène inventée de ses désirs refoulés.

Histoire d’une névrose individuelle étayée par une civilisation à bout de souffle où l’univers de la mort devient le lieu suprême de l’excitation vitale pour élites finissantes, cette fable néo-réaliste est magnifiquement mise en jeu dans une atmosphère où lumières déclinantes (scénographie et lumière d’Eric Blosse) et musiques live imperceptiblement angoissantes (Sébastien Bassin, Greg Vezon / Die Ufer) créent l’écrin idoine pour évoquer ce combat sans fin entre Eros et Thanatos. Quant à Alexandre Cardin, lui aussi magnifique, il endosse si bien le costume (il terminera en chemise tronquée de ses manches, la voix affaiblie) de cet homme à la fragilité tragi-comique qu’émane de l’interprète une inquiétante étrangeté à laquelle on ne peut se soustraire. Elle saisit au point que le miroir tendu à l’assemblée pressée à ses pieds (la scène étant surhaussée, l’acteur-narrateur se détache en contre plongée grandissant ses effets) n’a pas fini de faire frissonner. Son intranquillité palpable traverse de part en part créant des micro fissures vivaces sous le vernis sociétal protecteur. « On ne dormira jamais », titre emprunté à André Breton (Manifeste du surréalisme, 1924), prend alors tout son sens.

Yves Kafka

Interprète Alexandre Cardin / musique live Sébastien Bassin, Greg Vezon (Die Ufer) / scénographie et lumière Eric Blosse.

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