TRIBUNE : DAMIEN HIRST, L’AI ET LE JEU DES PERLES DE VERRE

TRIBUNE : Damien Hirst, l’AI et le Jeu des perles de verre
par Yann Ricordel.

On peut convenir, et nous l’avons déjà fait ici à diverses occasions, que depuis au moins les années 60, l’ « art contemporain » s’est fixé, à suivre Harold Rosenblum dans The Tradition of the New (1960), une exigence de perpétuelle nouveauté, qui va de pair avec son entrée de plein pied dans le capitalisme industrialisé dont l’art contemporain aura été l’un des outils et des moteurs. Ce que l’on nomme « nouveauté » dans une perspective capitaliste et clairement marchande, est nommé ailleurs, dans une perspective politique et bien qu’il s’agisse d’une seule et même chose, « transgression » (en tant que dénonciation de l’arbitraire des lois que l’homme s’est lui-même imposé pour, pour ainsi dire, prévenir sa nature « archi-transgressive » en termes kacémiens). Or nous serions, c’est ce qu’avance Mehdi Belhaj Kacem, entré dans l’ère du « post-transgressif » ; à quoi Simon Fortier ajoute que la dernière chose qui puisse être transgressée aujourd’hui, c’est la transgression elle-même. (1)

C’est bien ce qu’a semblé nous démontrer Damien Hirst dans sa série de peintures récemment exposée chez Gagosian, The Veil Paintings, dont l’ « argument de vente », qui prend l’exact contre-pied de ce qu’avait été jusqu’alors une carrière faite de scandales, est qu’il les a réalisées lui-même, seul, sans assistance, de ses mains, avec des la peinture et des pinceaux, dans le silence et la solitude d’un atelier, dans un style « pointilliste abstrait » plaisant car familier, à la fois chatoyant et reposant pour le regard. Ainsi Hirst transgresse-t-il, sans avoir l’air d’y toucher, une exigence de transgression rendue impossible.(2)

J’aimerai confronter cet événement (qui n’en est pas un) avec la récente vente chez Christie’s d’oeuvres apparentées à des tableaux créées par une intelligence artificielle, qui ont trouvé acquéreur, je crois (3). A en voir des reproductions à l’écran, on peu être frappé par leur caractère encore une fois familier (on peut penser à des portraits pré-impressionniste à la Degas, par exemple), du fait précisément qu’elle ne sont qu’une combinatoire de données éprouvées, selon une définition qui n’a elle-même rien de nouveau puisqu’elle est de Maurice Denis : « La peinture est une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées »… Dans les cas évoqués ici, ceux de Damien Hirst et de l’IA, du point de vue strictement conceptuel et en dehors de toute considération de goût, le peintre de chair et de sang produit un résultat strictement équivalent à celui de la machine. Un théoricien de l’art contemporain que nous aurions tout intérêt à redécouvrir et à étudier, Jack Burnham, faisait un constat du même type, concernant l’art en général, dès 1970, dans son ouvrage The Structure of Art (4) : alors que le structuralisme tente de comprendre l’ensemble du réel en cherchant à en discerner les « unités discrètes » dans un bain de synchronisme, l’art est à cette date arrivé au bout de ses possibilités transgressives, et plus rien de vraiment nouveau ne pourra y advenir. Cela se résume parfaitement, dès l’introduction du livre, par une citation du roman Le Jeu des perles de Verre de Hermann Hesse, qui lui date de 1943 :

« Experts et Maîtres du Jeu tissèrent librement le thème initial en des combinaisons infinies. Pour une longue période une école de Joueurs privilégia la technique consistant à se tenir côte à côte, évoluant en contrepoint, et finalement combinant harmonieusement deux thèmes où idées contradictoires, comme la loi et la liberté, l’individu et la communauté. Dans un tel jeu le but était de développer chaque thème ou thèse dans une complète égalité et impartialité, pour évoluer de la thèse et de l’antithèse à la synthèse la plus pure possble. Nous exagérerions à peine si nous nous risquions à dire que pour un cercle de joueurs géniaux du Jeu des perles de verre, le Jeu était virtuellement équivalent à un culte, bien qu’il ait délibérément échouer à se constituer une théologie propre. » (5)

2018, 1970, 1943… Comme si, à quelque point de la chronologie historique auquel nous nous reportions, cette réalité de l’art comme pur jeu formel avait, finalement, toujours été connue, comme une réalité à laquelle il faut se résigner. Or si tel est vraiment le cas, et compte tenu des impressionnantes prévisions quant aux progrès fulgurants de l’IA, est-ce à dire que la « fonction art » pourrait tout à fait être prise en charge par la seule machine ?

Yann Ricordel

1 https://vimeo.com/74797427
2 https://www.artsy.net/article/artsy-editorial-damien-hirsts-latest-conceptual-feat-painting-canvases
3 https://www.christies.com/features/A-collaboration-between-two-artists-one-human-one-a-machine-9332-1.aspx
4 https://monoskop.org/images/c/c2/Burnham_Jack_The_Structure_of_Art_rev_ed.pdf
5 Je traduis l’extrait tel qu’il apparaît dans le texte de Burnham, sans me reporter à une traduction française.

Images copyright Damien Hirst / Gagosian

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