« PRISON POSSESSION », CORRESPONDANCES ELECTIVES

« Prison Possession » conception et jeu de François Cervantes à partir d’une correspondance avec Erik Ferdinand. Théâtre des Quatre Saisons de Gradignan (33), le mercredi 28 novembre. Maison d’arrêt de Gradignan (33) en partenariat avec le Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation (SPIP) et l’association des visiteurs de prison, le mardi 27 novembre.

« Prison Possession », correspondances électives

Titre à double entrée… Qui est possédé et par qui ? Est-ce Erik, le prisonnier « possédé » par l’univers carcéral qui lui colle à la peau en modelant son existence tant physique que mentale ? Ou est-ce François Cervantes, l’écrivain-acteur-metteur en scène entretenant d’étranges « correspondances » avec l’homme privé de liberté, au point où les affinités électives qui les unissent amènent l’homme présent au plateau à confondre sa personne avec celle de l’homme sous les barreaux ? Histoires de possessions en miroir, ce one man show n’en est pas un tant la présence de l’autre est palpable, comme le sont celles des fantômes archaïques rôdant telles les traces erratiques de ce qui n’a pu être « mobilisé » en eux.

Emergeant très lentement de l’épaisse nuit qui l’enveloppe, le comédien à la voix rôdée par le mécanisme d’une scansion in-humaine retenant dans ses plis l’émotion sous contrôle, égrène les événements de sa pré-histoire minuscule, lui « l’infans » taiseux si envahi de désirs que les mots ne font plus « sens ». Ainsi des premières expériences, il ne garde que la forte empreinte de parfums et de couleurs invalidant tout recours aux mots dont les incomplétudes lui semblent notoires, comme si le départ du Maroc éclaboussé de soleil alors qu’il n’a que huit ans allait augurer d’une brisure à jamais ouverte. Lorsque les mots manquent à dire la souffrance, seule la pulsion agressive peut décharger de la pression émotionnelle engrangée. Le jour où, à demi-inconscient, François découvre le volcan meurtrier caché en lui, il en éprouve une terreur paralysante jusqu’à la rencontre avec le théâtre qui l’en délivre. Là, dans ce lieu voué à tous les possibles, entre les corps et les mots, il va réapprendre à parler, à être, à devenir – selon le mot de Lacan – un « Parlêtre » doué de la fonction langagière ouvrant les portes du monde vivant.

Aussi quand François « rencontre » Erik – homme incarcéré lui aussi mais derrière les barreaux d’une prison qui s’en sont pris à son âme – il a de suite la révélation que la parole entre eux va prendre statut de communion tant l’inquiétante étrangeté de ce milieu privé de liberté lui « parle », à lui si longtemps privé de mots. La voix de cet animal sauvage qui lui parvient au travers des lettres échangées raconte l’itinéraire d’une chute annoncée, des premières mobylettes au trafic plus important le conduisant – logique implacable – en cellule. Mais de ce quotidien marqué par le racket, le viol et autre acte de barbarie banalisée, des claquements de portes, des bruits de clés, de ceux que l’on retrouve pendus ou les veines tailladées, de la maladie et du chaos, l’écriture d’Erik n’en porte pas trace comme si les mots manquaient pour dire « l’impensable ». L’humanité au rebut n’est plus reliée à quiconque. Pour penser s’affranchir des liens qui oppressent, faut-il encore être relié avec l’extérieur par l’entremise des mots.

Progressivement le « il » d’Eric va dialoguer à la première personne pour dire – suite à l’évasion et à la cavale interrompue – le régime des quartiers d’isolement, pour dire ce couvercle étouffoir qui pèse sur une humanité sans autre horizon qu’un café de merde, pour dire la perte du corps qui ne répond plus et celle de la mémoire sans repère. Et cette supplique in fine adressée à François pour qu’il prenne la parole afin de dire à sa place ce qu’il n’a pas loisir – lui l’incarcéré – de faire entendre.

Et c’est là, à cet endroit précis du drame vécu « en direct », que le comédien amorce un quart de tour sur lui-même pour revenir vers nous spectateurs afin de devenir Erik en lui prêtant son corps et sa voix. Métamorphose subliminale qui fait que désormais devant nous, c’est Erik qui nous parle. Ce qu’il dit est fort comme seule peut l’être la voix d’un homme naissant au langage et qui, par la grâce des mots retrouvés, s’évade – lui le prisonnier au long cours – dans le texte d’un autre semblable où personne ne pourra désormais venir le reprendre.

François Cervantes, éblouissant de sincérité nue, touche là à une fonction essentielle du théâtre : mentir vrai pour atteindre l’essence de ce qui ne peut être dit ordinairement. Les affinités électives qu’il entretient avec cet homme sous les barreaux lui ont permis de s’évader de lui-même pour vivre intensément l’expérience d’une rencontre langagière libératrice, autant pour son auteur que pour son « correspondant ».

Yves Kafka

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