UN « AMOUR SORCIER » REUSSI !

« L’Amour sorcier » – Jean-Marie Machado, Aïcha M’Barek et Hafiz Dhaou – Compagnie Cantabile & Compagnie CHATHA – création 2019 – 20ème Biennale de danse du Val de Marne, du 9 au 13 avril 2019.

Longtemps, lieux et institutions ont cherché à promouvoir le rapport Danse – Musique en axant régulièrement la programmation des uns et le financement des autres pour que des artistes créaient des œuvres de danse contemporaine avec de la musique sur scène. C’est cyclique. Parfois cela revient. C’est le cas avec ce nouveau projet de L’Amour Sorcier, poétiquement intitulé : variations musicales et chorégraphiques inventives… tout le projet reposant sur ce dernier adjectif, ce qui est heureux, réjouissant, vivifiant même…

Il n’est pas donné à tout le monde de faire exister sa danse face à un orchestre de dix musiciens. De même il n’est pas facile pour ces musiciens de doser leurs efforts pour arriver à ce que non seulement la musique, jouée en direct sur scène, vous prenne mais que l’alchimie tant recherchée entre Danse et Musique se mette à exister. Et lorsque cela arrive, on est heureux, comme dans cette nouvelle création de Aicha M’ Barek et Hafiz Dhaou. Ce seul bonheur suffit à notre ouïe comme à nos yeux… et rien que pour cela, il faut aller voir cet Amour sorcier, concocté par les deux chorégraphes et le directeur de l’orchestre Danzas Jean-Marie Machado tous trois invité de la 20ème Biennale de danse du Val de Marne et présenté au Théâtre Louis Aragon de Tremblay en France, seconde maison de la Compagnie Chatha.

Dans un spectacle, la première et la dernière image restent et dans cet Amour sorcier, qui prend appui sur la musique de Manuel de Falla Georgio et Martinez Sierra, le cercle noir où sont posés les chaises et le tapis blanc qui l’isole comme une mer tout autour offre un espace qui retient d’emblée l’attention. Ce mat lumineux fait de néons qui se dressent vers les cintres symbolise sans doute une sorte de radeau, celui de la vie et de l’amour, tous deux au cœur du projet.

Si, au début du spectacle, on entend le piano, on doute un instant dans la pénombre que ce soit joué en direct, les lumières d’Eric Wurtz laissent apparaître Jean-Marie Machado lui-même qui joue mesa voce pendant que les musiciens et les danseurs, qu’on ne distingue pas les uns des autres, entrent sur cette mer blanche. Lorsque les musiciens sont assis au centre dans ce cercle noir, commence la danse qui se signalera par de grandes courses en cercle, une poursuite haletante entre « amour, danse, rituel, nuit, mystère, envoûtement et songe ». Un ensemble de situations et de sentiments marqués par une musique enlevée et une voix chaude qui apportent à l’ensemble une humanité certaine. La chanteuse Karine Sérafin marque plusieurs moments du spectacle jusqu’à se mêler elle aussi aux feux follets danseurs, toujours en action, bondissants et courants avec conviction après le fantôme du défunt fiancé d’une gitane. D’autres musiciens sortiront du cercle pour se lancer dans la danse.

Avec cette pièce, Aicha M’Barek et Hafiz Dhaou calment le jeu et démontrent qu’ils peuvent aussi réaliser une pièce extrêmement prenante, tenue par une volonté esthétique et formelle forte, laissant un peu de côté une danse engagée et politique au profit d’une œuvre de rêverie poétique non moins intense.

Autre fait marquant, en plus de Johanna Mandonnet et Grégory Alliot, véritables piliers des spectacles de la Compagnie Chatha – tous deux extraordinaires dans ce spectacle où ils sont à leur aise avec le son de l’orchestre à deux pas d’eux – on retrouve deux danseurs récemment intégrés à la compagnie et qu’on a pu voir dans le magistral Ces gens-là, la dernière pièce de la Compagnie. Fabio Dolce et Phanuel Erdmann, tous deux venus du Ballet de Nancy, sont tout à fait investis d’une gestuelle où le bassin et les bras jouent un rôle central dans une chorégraphie qui ne laisse pas de repos. La révélation de cette pièce réside donc surtout dans l’intrusion remarquée de Sakiko Oishi et Marion Castaillet, nouvelles recrues, qui redonnent à voir une danse particulièrement incarnée naguère par Aïcha M’Barek, qui trouve avec Sakiko Oishi une sorte de réincarnation. Les deux chorégraphes lui ont confié un solo poignant à la face, seule contre tout l’orchestre, dont elle s’acquitte avec brio. On y retrouve des jetés très graphiques, une emprise dans le sol qui lui donnent une assurance qui promet et qui rappelle la chorégraphe qui a su trouver une sorte de double pour l’occasion.

Un Amour sorcier qui n’était pas facile à caser entre Narcose et Ces gens-là, qui montre l’étendue et la richesse du vocabulaire comme du savoir-faire de Aïcha M’Barek et Hafiz Dhaou mais aussi la grande sensibilité et le formidable doigté de l’Orchestre Danzas, dirigé par Jean-Marie Machado, particulièrement inspiré de s’être livré corps et âmes à ces deux chorégraphes.

Emmanuel Serafini

Photo Blandine Soulage

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