CONVERSATION AVEC PAUL RONDIN, DANS LE VIF DU SUJET

DOSSIER. « Au Sud, la crise » :  Entretien avec Paul Rondin, Directeur délégué du Festival d’Avignon.

Inferno : Le 8 avril 2020, la programmation de la 74e édition du Festival était annoncée en vidéo sur Facebook. A ce stade-là, quels étaient les différents scénarios envisagés ?
Paul Rondin : Nous avions trois scénarios en tête : soit le Festival pourra avoir lieu, soit nous devrons faire certains aménagements, soit le Festival sera annulé. Nous attendions que les pouvoir publics se positionnent. Mais nous avions préparé les artistes aux différents scénarios. Nous avons maintenu la conférence de presse avec l’annonce de la programmation, car il fallait garder l’espoir, tenir ce rêve d’une édition possible. Nous n’étions pas naïfs, mais nous devions y croire jusqu’au bout.

Le 13 avril, la décision est tombée, le troisième scénario, celui de l’annulation totale du Festival, s’est imposé à nous. Nous avons immédiatement réuni le Conseil d’Administration pour exposer nos stratégies sur le futur du Festival. Notre souhait était de rémunérer 100% des compagnies, ainsi qu’un maximum d’intermittents et de saisonniers. L’ambition était de protéger les équipes, mais également d’envisager l’annulation immédiatement suivie d’une relance. L’autre partie du plan était donc de réserver une partie de l’argent des subventions pour réinvestir, remettre en action la machine à produire, de manière à ce que les équipes disposent de trésorerie. Au-delà des indemnisations et des coproductions également à travers la Semaine d’Art. Donner tout de suite un rendez-vous aux compagnies qui étaient prêtes à ce moment-là de jouer devant un public. Un moyen également de relancer le territoire, car pour la saison touristique (les restaurateurs, l’hôtellerie,..), cette saison fut un véritable désastre. Cette Semaine d’Art est un symbole, une manière de montrer que l’activité culturelle redémarre, de garder le lien avec nos publics, et aussi le désir de se retrouver grâce à l’art.

Comment avez-vous fait votre choix des artistes qui seront présentés lors de la Semaine d’Art ?
Nous avons appelé les artistes en leur laissant les différentes options possibles : si le spectacle était prêt, nous leur offrions la possibilité de le présenter en octobre, sinon de le reporter à l’édition 2021, ou sinon l’indemnisation.

Pensez-vous que l’ancien ministre de la culture ait été à la hauteur lors de la gestion de la crise sanitaire ? Qu’attendiez-vous de lui ?
Le rapport au politique commence avec la question de l’annulation. Personne ne savait s’il fallait annuler ou pas, si c’était trop tôt ou trop tard pour prendre une décision. Sur les réseaux, les critiques ont déferlé. Les gens ont tendance à prendre position, donnant leur avis à tort et à travers, alors que personne ne peut prévoir ni savoir. Le Festival Avignon a fait une demande auprès du Président de la République pour que le Gouvernement prenne une décision. En effet, il n’était pas possible pour le Festival de décider de l’annulation ou non du Festival avant que les autorités sanitaires n’aient pris position. Une fois que la décision a été actée, que les grands rassemblements allaient être interdits, nous avons pu élaborer un plan d’annulation et de relance.

Rendez-vous a été donné sept jours plus tard au Conseil d’administration. La double question était : comment annuler et comment relancer le Festival ? L’une allant toujours avec l’autre. Il était très important pour toute l’équipe de toujours penser à comment atténuer la violence de l’annulation et penser la relance, comment venir en aide aux compagnies, aux équipes artistiques et techniques ? Le Département, la Région, la Ville, la Communauté d’agglomération et l’Etat devaient approuver ou non notre demande qui était d’un maintien de 100% des subventions pour maintenir la rémunération de toutes celles et ceux qui auraient dû faire cette édition afin de ne pas mettre en danger toute une filière La question était épineuse, car il n’est pas évident de convaincre de verser 7 millions d’euros d’argent public alors même que l’événement n’aura pas lieu. Nous avons aussi argumenté qu’une partie de ces subventions serait réservée au réinvestissement et à la Semaine d’Art en Avignon.

Dans une ambiance émouvante, les collectivités ont tour à tour, décidé de maintenir leur subvention, cela de manière unanime. Cette prise de position courageuse montre une vision à moyen et long terme et dénote ainsi une maturité politique qu’il faut saluer. Les différents acteurs ont bien compris l’importance de soutenir la structure du Festival, redistributrice et moteur, dans ce moment d’effondrement, de crise violente pour le secteur culturel. Il ne faut pas oublier non plus que les trois semaines du Festival Avignon génèrent des retombés économiques évaluées à 100 millions pour le territoire.

Quant à la question sur l’ex Ministre de la Culture, Frank Riester, il ne faut pas oublier qu’il a été l’un des premiers malades, ensuite, dans la tempête il a fallu naviguer à vue, personne ne savait. Nous avons été tous les jours en contact avec la DGCA, le cabinet du ministère, le ministre, et ils ont tous fait ce qui était possible. Bien sûr, il y a eu des moments de confusion, mais ils ont fait leur travail. Il ne faut pas oublier que le Ministère de la Culture ne décide pas tout seul, il est en lien avec le Ministère du Travail, de la Santé, de l’Economie. Il faut reconnaître qu’ils ont maintenu les subventions, que plusieurs indemnités compensatrices ont été mises en place, qu’ils se sont battus pour les intermittents. Et Roselyne Bachelot a poursuivi le sauvetage. Certes, c’était imparfait, mais comment peut-on gérer une crise pareille ? Face à un tel écroulement, c’est ingérable.

La France défend la culture comme un service public qui protège les artistes et les spectateurs, quels qu’ils soient. Sans les institutions, la situation aurait été bien pire. La culture est indispensable à l’intelligence sociale, c’est un des piliers de la République.

Quels seront les impacts financiers et humains pour les prochaines éditions du festival ?
Le Festival est fragilisé mais n’est pas en danger. Nous avons mis en place la Semaine d’Art pour soutenir les artistes et les compagnies, mais également pour que le territoire reprenne de l’attractivité. Il paraît indispensable de relancer l’économie du territoire, redonner envie d’aller à Avignon. Pour l’édition 2021 du Festival d’Avignon, nous produirons et coproduirons de nouveaux spectacles, une prochaine édition verra le jour.

Il y a deux possibilités qui pourraient mettre en danger la prochaine édition. Si les subventions sont revues à la baisse ou si l’apport du privé (mécénat,..) s’amoindrit, alors il faudra redimensionner le festival.

Avec un budget de 13 millions qui englobe subventions, mécénat et billetterie, le secteur public et le privé savent que, au-delà des aspects artistiques et sociaux, le Festival d’Avignon est un bon investissement pour le territoire si l’on considère ce qu’il génère en retombées. Pour La Semaine d’Art nous partions sur l’idée d’une jauge pleine, mais depuis nous savons que les mesures sanitaires nous obligent à réduire de 50%, c’est acrobatique… Cette crise nous a appris à être souples et réactifs.

Imaginez-vous un après-covid qui puisse repenser la culture ? Envisager de nouveau lien entre les pouvoirs publics et le monde de la culture ?
C’est aux artistes de le dire. Je suis au service des artistes. Mon but est de mettre en avant des artistes qui vont générer des œuvres qui vont repenser notre monde, des œuvres sensibles qui vont bouleverser notre manière de penser la culture.

La priorité 2021 reste la question environnementale. Et cela devient une priorité y compris désormais opérationnelle pour que nous puissions continuer à faire ce festival. Par exemple, comment des équipes techniques peuvent monter et démonter sous 50 degrés. Ces conditions ne sont pas vivables. Cette transformation des modes de faire est une obligation, la priorité. Je me suis toujours battu pour cela, mais la question devient urgente, il faut que ce soit la priorité absolue de toutes et tous. Parfois, on pourrait croire que la culture est dans le déni de la question environnementale. Lors de l’édition 2019, Akram Khan présentait un spectacle dans la Cour d’honneur qui abordait cette question du devenir, ou d’absence de devenir d’une humanité perdue et fragile. Le plateau était brut et déshumanisé, jonché de pierres, quelle place y avions-nous ? Que sommes-nous face à la nature ? Commençons par être humble.

Pour moi, il est important d’aborder ces questions, non pas dans une démarche directive mais sensible. Il en va de la responsabilité du Festival de faire et montrer autrement. Je rêvais d’une Convention citoyenne de la culture, mais quand on voit ce qu’il advient de la convention citoyenne pour l’environnement… je pense qu’il faut surtout compter sur nous-mêmes. L’écologie est la prise de conscience de chaque citoyen, le geste de chaque personne, c’est une vraie puissance si on le veut.

Propos recueillis par Anouk Luthier,
en septembre 2020

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