BLACK LIGHTS : ENTRETIEN AVEC MATHILDE MONNIER

77e FESTIVAL D’AVIGNON. Black Lights – Chorégraphie Mathilde Monnier – Cloître des Carmes – Du 20 au 23 juillet 2023 à 22h.

Et de 8 !

Avec Black Lights, la chorégraphe française Mathilde Monnier, après avoir présenté ses spectacles deux fois dans la Cour d’Honneur, fait son grand retour à Avignon pour la huitième fois avec une pièce inspirée de H24 la série télévisée évènement de Valérie Urréa et Nathalie Masduraud… Entretien avec Emmanuel Serafini.

Inferno : Vous renouez avec la scène, vous avez peu produit ces dernières années ?

Oui, comme je m’y étais engagée, je n’ai pas fait de spectacles les trois premières années où j’ai dirigé le Centre National de la Danse à Pantin mais, après cette période, j’ai eu l’opportunité de faire El Baile en Argentine, puis Please please please avec LaRibot, et Tiago Rodrigues Records et maintenant cette nouvelle pièce…

Comment vous est venue cette idée de Black Lights ?  

De la série H24 de Valérie Urrea et Nathalie Masduraud. J’ai travaillé avec Valérie Urréa il y a plusieurs années alors que nous étions très jeunes. C’est par exemple avec elle que j’ai fait le film Bruit Blanc avec une jeune autiste… J’ai donc regardé cette série, mais ce n’est pas à ce moment-là que j’ai eu le déclic. Je voulais me confronter à la question du texte sur le plateau, du texte et du mouvement… et c’est en lisant les textes publiés chez Actes Sud de 24 h dans la vie d’une femme que j’ai été convaincue que cela pourrait faire un spectacle. Je ne les ai d’ailleurs pas tous pris, seuls neuf servent dans le futur spectacle pour des questions de durée. Il y en a qui sont plus littéraires et d’autres qui sont plus directs, plus parlés et qui me semblaient plus intéressants aussi à traiter et à utiliser.

Vous avez décidé de travailler exclusivement qu’avec des femmes pour porter cette parole… Elles sont de diverses origines, comment les avez-vous choisies ?

Lorsque j’ai eu l’idée de ce projet, j’ai commencé à réfléchir avec qui j’avais envie de travailler, l’idée étant que ce soit à la fois des comédiennes-danseuses ou des comédiennes qui bougent, ou des danseuses qui savent parler, qui avaient déjà eu des expériences de texte sur le plateau – ce qui n’est pas toujours évident à trouver -. Comme je donne beaucoup de stages, que je rencontre pas mal de gens, j’ai rencontré trois « comédiennes » dont deux qui sont portugaises, qui parlent parfaitement le français et qui travaillent notamment avec Tiago Rodrigues.  Il y a aussi une jeune comédienne que j’ai rencontrée lors d’un stage et après, il y a des danseuses avec qui j’avais déjà travaillé ou que j’ai rencontrées récemment. Il y a une jeune danseuse du Mozambique que j’ai rencontrée à Vienne dans un stage. Elle a 24 ans. Elle a appris le français pour ce projet. Il y a aussi une danseuse d’Exerce, le Master que j’ai initié à Montpellier. Comme souvent, c’est une distribution que j’ai faite par intuition.  Sinon ce n’est pas la première fois que je fais des pièces qu’avec que des femmes… Publique, par exemple, La place du singe avec Christine Angot, Gustavia avec La Ribot… Et en vous disant cela, je remarque que ça fait assez longtemps que je n’ai pas travaillé avec des hommes… Ce n’est pas volontaire, ce sont les projets qui induisent cela… par exemple, dans El Baile, il y a des hommes. Cela vient du fait aussi que, de plus en plus, le travail sur le corps que je fais est à partir de mon propre corps et que c’est beaucoup plus facile et plus évident, plus naturel presque, de transmettre à partir de ce que moi, je peux proposer comme matériaux que je cherche sur mon corps…

C’est intéressant d’apprendre que vous partez de votre propre corps…

Il y a toujours un moment où je me mets seule à travailler. D’ailleurs souvent avant les répétitions, où je travaille avec juste une personne à la fois. C’est toujours plus facile d’échanger des matériaux, et donc ça me permet d’avoir déjà, avant d’arriver en répétition, une idée de ce que je veux traiter et que j’essaye sur moi…

Vous ne danserez pas dans cette pièce ?

Non. Il y a 8 interprètes, c’est donc une grosse équipe. Je ne me sentais pas d’être à la fois dedans et dehors. Je peux remplacer des danseuses dans les tournées, comme je connais les matériaux, je peux assez facilement reprendre, étant donné que je les ai dans mon corps aussi donc ça c’est possible… il y a de la complicité dans le travail avec ces femmes, il y a beaucoup de douceur. J’aime beaucoup cet univers de travail lié à un groupe de femmes, en plus sur un sujet comme ça, je ne me voyais pas le faire avec des hommes, j’aurais pu, mais disons que ça aurait été une place un peu plus compliquée.

Donc vous avez la série, les textes, vous les lisez, vous travaillez seule et vous êtes prête à commencer de travailler avec les danseuses, c’est ça ?

Oui, c’est ça, j’ai déjà répété à peu près 3 semaines.

Et qu’est-ce qui se dégage depuis vos premières intentions au regard de l’actualité par exemple ?

Alors, ce que j’essaie de faire, c’est de mettre en avant « une autre parole » justement. C’est une parole beaucoup plus de l’intérieur. C’est-à-dire que ce n’est pas une parole directement politique. C’est une parole d’écrivaine, donc cela prend une forme intime. Les récits que j’ai choisis ne sont pas des discours politiques ou des prises de parole publiques, ça n’a vraiment rien à voir avec quelque chose de revendicatif, c’est beaucoup à propos de la question des expériences de la violence et la violence en tant qu’elle est aussi systémique. C’est une violence qui est induites par des hommes mais qui est une violence sociale, une violence du pouvoir, de la société… Il y a différents niveaux dans les textes et cette violence elle peut être minime, elle peut être un presque rien, c’est-à-dire une sorte de détail de la vie comme elle peut être autre… Il y a un texte, notamment, qui est assez fort qui s’appelle Je brûle où il est question d’un féminicide. Je ne le traite pas entièrement sur le mode Me too, de la revendication, mais vraiment sur l’expérience physique, c’est à dire qu’est-ce que ça fait au corps et comment le corps se rappelle des violences et comment le corps enregistre la violence aussi et vit avec cette violence-là, même si ça ne donne pas des corps violents, bizarrement, ça donne d’autres corps et je me suis beaucoup interrogée sur cette histoire de la façon dont, finalement, les femmes vivent avec ces traumatismes pendant des années parfois ou psychiquement ou physiquement, comment ça impacte le corps…

Est-ce que dans la distribution que vous avez rassemblée, il y a des femmes qui ont vécu des expériences similaires ?

Oui et moi aussi, je les ai vécues… Je parle aussi de ma propre expérience que je ne nommerais pas parce que je suis assez pudique, mais je ne connais pas une femme qui n’a pas eu à subir des violences, même minimes, d’agression dans la rue par exemple… Ces histoires de pouvoir ou de maltraitances physiques, moi j’en ai vécues. C’est quelque chose qui a été dans ma vie, qui m’ont fait prendre certaines décisions et qui ont été aussi un moment de blessures desquelles, au début, je ne me rendais pas compte, cela a été des violences à long terme… J’essaye de ne pas parler de ça dans les répétitions parce que je ne suis pas là pour être un cabinet de psy… ce n’est pas à moi d’ouvrir cet espace-là avec les danseuses, mais je sens qu’à des moments, l’émotion est très forte, qu’elle touche et je ne leur demande pas ce qu’elles ont vécu, mais je sens que cela résonne avec des expériences qu’elles ont vécues.

Vous êtes partie d’une série, donc de films, est-ce qu’il y aura de la vidéo dans ce spectacle ?

Non pas du tout. C’est vraiment la danse, le mouvement… Je reste dans mon médium de prédilection…

Votre spectacle sera présenté au Cloître de Carmes, une idée de la scénographie ?

Avec Annie Tolleter, nous avons imaginé un paysage brûlé, qui fume : ce sont des souches d’oliviers de plus de 200 ans qu’on a trouvées dans un champ dans la région et qui ont été retraitées par Annie Tolleter et le studio de construction Martine André. Il y a des formes très différentes, c’est une sorte de paysage mental qui fume, qui est animé, que les femmes traversent souvent, à plusieurs moments et qui n’est pas sur tout le plateau…

Éric Wurtz à la lumière, bien entendu… Avec cette thématique comment met-on en en jeu ces corps dans la lumière ?

Alors, il y a de la douleur, de la violence dans ces corps mais aussi il y a de la danse ! Il y a une manière de dire qu’on n’est pas seulement des victimes. Je crois que la pièce parle beaucoup de ça… Il y a la violence dans certains textes qui sont dits – plus que violents d’ailleurs – ils sont difficiles et quand on les lit on se rend compte qu’il y a une violence d’acte, de ressenti mais la pièce n’est pas violente. Disons qu’elle est dans l’après de la violence et de la manière dont on peut vivre, en n’étant pas assigné à être victime. Il y a beaucoup de résilience, de la douceur, de la danse et du mouvement et, j’espère, une certaine beauté des corps. C’est une pièce plutôt douce, bizarrement…

Vous semblez prendre un pas de côté sur l’actualité, non ?

Oui, complètement parce que je pense qu’il y a différentes paroles. Il y a différents lieux pour dire différentes choses et je pense que la scène pour moi permet justement d’avoir une autre approche qui peut être plus mentale, plus de l’ordre de l’inconscient, on voit plus les récits mais on n’est pas là pour revendiquer ou être dans la lutte… Je crois en la lutte, elle est nécessaire et elle est indépendante forcément du plateau. Ce n’est pas du tout le même espace. Je pense que le plateau est un espace de partage. Un espace de partage c’est-à-dire qu’il faut aussi que le public puisse ne pas être opposée à ce qu’on fait mais, au contraire, être sensibilisé. Où une certaine forme de poésie du spectacle arrivera à aller du côté du sensible en fait sans être sensiblement du côté du pédagogique.

Olivier Renouf pour la musique, PJ Harvey ne sera pas là cette fois-ci ?

Il y aura des morceaux de Sakamoto, du Jeff Mills plus électro…

Les costumes seront de Laurence Alquier ?

Oui, je travaille toujours avec la même personne depuis des années…

Et comment vous travaillé maintenant, vous avez une compagnie ?

Non, pas une « compagnie » mais une association et je travaille au projet et on en reparlera un jour, mais ça n’est pas facile, plusieurs fois, j’ai imaginé repousser le projet pour des questions de moyens… j’ai dû réduire les répétitions, enlever des jours de travail… on ne parle jamais d’argent par pudeur, mais sur le fond c’est hyper violent ; ça c’est violent… le prix des hôtels qui ont tellement augmenté… les voyages… compliqué…

Comment appréhendez-vous ce retour à Avignon ?

Avec beaucoup de plaisir, aussi parce que c’est Tiago Rodrigues qui dirige le festival. Dans l’amitié, la joie d’être là, à son premier festival. Je suis très fière et très honorée et très émue aussi parce que c’est un artiste que j’apprécie beaucoup avec qui on a travaillé pendant deux ans, ça a été une super belle collaboration.

Propos recueillis par Emmanuel Serafini

Photo : Mathilde Monnier © Marielle Rossignol

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