THOMAS OSTERMEIER : RENCONTRE AVEC UN METTEUR EN SCENE PASSIONNE PAR LES CONFLITS INTEMPORELS

ENTRETIEN avec THOMAS OSTERMEIER

Après une reprise exceptionnelle qui vient de s’achever au Théâtre des Gémeaux, l’éblouissant « Hedda Gabler » adapté par Thomas Ostermeier sera à nouveau joué les 26 et 27 décembre à la Schaubühne de Berlin.

Inferno : Vous avez mis en scène « Nora » en 2002, « Solness le constructeur » en 2004, « Hedda Gabler » l’année suivante, « John Gabriel Borkmann » en 2008, puis « Un Ennemi du peuple » cet été à Avignon. Pourquoi Ibsen est-il votre auteur de prédilection ?

T.Ostermeier : Ça a beaucoup à voir avec la société qu’il décrit,  sa description de la culture, de la société bourgeoise, de cette bourgeoisie qui s’est fondée sur le capitalisme. Ce sont les premiers écrits qui mettent en valeur les questions sur ce système. Ces interrogations reviennent aujourd’hui avec le contexte de crise, la désespérance de notre politique : on revient aux anciennes réponses comme  la famille, l’Etat, le travail, la religion. Il y a déjà chez Ibsen cette institution économique qui aujourd’hui à nouveau  met en danger les relations affectives entre homme et femme, les relations de famille : comment gérer un enfant, faire vivre le petit monde familial ? Ça crée aussi des problèmes dans le monde économique, du chômage.  En Allemagne, quand le deuxième enfant arrive, 90 % des femmes restent à la maison et c’est le mari qui travaille. Ça ne veut pas dire que l’homme a une vie pleinement heureuse, mais ça signifie que certains désirs de la femme sont mis en danger. Et cette angoisse que l’homme n’ait plus assez d’énergie pour une vie privée, ça met en question le couple. Il y a cette question fondamentale : comment faire vivre un amour, ou, même pas cela, un partenariat entre homme et femme, surtout dans une société où l’isolement devient de plus en plus fort. Il y a un grand abîme entre le couple bourgeois et la vraie vie. Cette différence entre la réalité et le désir est le moteur de toutes les pièces d’Ibsen. « Hedda Gabler » parle d’une femme dans un monde de médiocrité

Cette différence entre le désir et la réalité entre en résonance avec le côté femme-enfant de Katharina Schüttler. Est-ce pour cela que vous l’avez choisie pour le rôle ?

C’est un choix fort parce qu’inhabituel. Ce sont souvent des femmes d’un certain âge qui jouent Hedda Gabler, avec l’idée que sa cruauté est liée au fait qu’elle est plus vieille et moins attractive pour les hommes. Mon approche est différente, c’est plus le désespoir d’une femme qui a un côté Sarah Kane. Katharina a d’ailleurs joué le rôle principal dans « Anéanti » de Sarah Kane. L’adaptation de Hedda Gabler a beaucoup à voir avec l’écriture de Sarah Kane. Chez Katharina, il y a le côté enfant mais aussi le côté dépressif, qui n’est pas lié à l’âge mais à la médiocrité du monde qui l’entoure, à sa lâcheté. Elle-même n’a pas eu le courage de se marier avec Løvborg, elle se hait d’avoir choisi Tesman pour le confort. Le monde reflète sa propre médiocrité. Ça a quelque chose à voir avec un regard sur la vie qu’elle a depuis longtemps.

La notion de reflet est d’ailleurs très présente dans la scénographie. Comment avez-vous travaillé avec Jan Pappelbaum ?

Le décor a été créé bien avant les répétitions, il s’est fait dans l’atelier avec Jan, avec qui je travaille depuis très longtemps. Pour moi il était évident de travailler avec la tournante, de réduire les meubles et l’extérieur de la maison au minimum. La grande façade en verre est très importante car elle donne un côté très chic, contemporain. L’idée nous a été inspirée par la maison Farnsworth de Mies van der Rohe, cette maison en verre créée dans la forêt pour une millionnaire. Après deux ou trois mois, cette femme est devenue folle, elle n’avait plus aucune vie privée derrière toute cette façade en verre, sans mur. Elle voulait mettre des tissus aux fenêtres mais l’architecte a refusé. Ça a été une source d’inspiration pour le décor : avoir une vie intime qui n’est pas du tout intime car l’intérieur à la mode, dans lequel on croit que l’on construit quelque chose parce que c’est chic, ne permet plus de trouver son chez soi. Il y a la froideur du matériau, très glaçant. Par rapport aux reflets il y a aussi le côté laboratoire, où l’on observe les insectes. Ici on regarde l’expérience humaine. Hedda est d’ailleurs toujours dans les lignes, près des murs : elle a un côté araignée, elle ne mange pas tout de suite ses proies, elle les entoure.

Pourquoi avoir choisi une adaptation moderne, qui se déroule à l’époque contemporaine ?

Ibsen pour moi n’est pas un classique, c’est plutôt un contemporain de son époque. Le cœur du conflit reste le même. Ça se joue plutôt dans le changement des habits, le décor, mais le drame est le même. Je dirai presque que la façon dont je l’ai mise en scène est beaucoup plus classique que dans une version historique.

Vous avez choisi ce type d’adaptation pour Shakespeare aussi, notamment avec « Mesure pour Mesure » présenté cette année à l’Odéon.

Pour moi le théâtre n’est pas un musée, c’est un réservoir. Les pièces de Shakespeare sont elles-mêmes adaptées de pièces qui existaient bien avant, et il les a traitées avec son regard à lui. Bien sûr je ne dis pas que tout le monde l’a fait avec le même génie. Le théâtre nous permet de raconter avec notre regard, pour comprendre à nouveau le conflit fondamental. Celui de « Mesure pour Mesure » est le même que dans « Hedda Gabler » : l’écart entre désir et raison.

A présent, quels sont vos projets ?

Pour la première fois je vais travailler avec des comédiens français. Ce sera pour monter à nouveau une pièce d’Ibsen, « Les revenants », au Théâtre Vidy-Lausanne, où la première aura lieu le 15 mars 2013, puis au Théâtre Nanterre-Amandiers, du 5 au 27 avril. Après on jouera dans une quinzaine de villes en France. On jouera aussi « Un ennemi du peuple » au TNP de Villeurbanne en février.

Propos recueillis par Aude Maireau,
novembre 2012.

Lire aussi :
– chronique de « Un ennemi du peuple » : https://inferno-magazine.com/2012/07/26/un-ennemi-du-peuple-la-rage-intacte-dostermeier-linsurge-permanent/
– Chronique d’ « Hedda Gabler » : https://inferno-magazine.com/2012/11/16/le-genie-dostermeier-au-service-dhedda-gabler/

hamlet_7372[1]

hedda_2661[1]

Visuels : 1/ le metteur en scène Thomas Ostermeier 2/ Hamlet / Ostermeier 2011 3/ Hedda Gabler / Ostermeier 2012 / copyright T. Ostermeier.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • Mots-clefs

  • Archives