GUERRILLA, EL CONDE DE TORREFIEL, KUNSTENFESTIVAL BRUXELLES

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Envoyée spéciale à Bruxelles.
GUERRILLA – El Conde de Torrefiel / Beursschouwburg dans le cadre de Kunstenfestivaldesarts / 18 – 22 mai 2016.

Plusieurs rangées de chaises vides nous font face sur scène. Des personnes viennent y prendre place, une à une ou par petits groupes. L’effet de miroir est posé d’entrée de jeu, les rapports entre singularités et anonymat, finement négociés. Les quelques places vides fonctionnent comme un appel d’air, invitent les spectateurs à s’y projeter, les intègrent d’ores et déjà dans cette fiction qui est en train de s’énoncer sobrement en surplomb du plateau.

Le curseur du temps est déplacé d’à peine une dizaine d’années, dans un futur proche, il oscille autour d’une année fatidique, 2023. La situation s’énonce d’abord en termes de rapports de forces au niveau mondial – un pacte de non-agression entre la Russie et la Chine –, tout en étant lourdement ancrée dans le contexte actuel – chaos dans le Moyen Orient, à la suite des printemps arabes, et montée de l’extrême droite sur le vieux continent. Quelques références aux progrès scientifiques nourrissent ce récit d’anticipation, élargissent le spectre de projection – du fond des océans et du noyau absent de la Terre, aux complexes d’habitation en train de se construire sur la Lune –, introduisent une note d’invraisemblable, instillent cette idée du vide absolu qui va hanter silencieusement l’ensemble de la pièce.

L’idée de guerre est implantée dans l’inconscient collectif. La phrase est sans appel, qui évoque et fait résonner, amplifiées dans l’espace partagé entre la scène et les gradins, les déclarations dangereusement creuses et ouvertement instrumentalisantes de certains leaders européens à la suite des attentats de 2015 et 2016.

Un enchevêtrement de voix

GUERRILLA parle du théâtre et des angoisses du monde contemporain. Il est désormais 12 :30, le 22 mai 2019, la conférence de presse de Romeo Castellucci au Kunstenfestivaldesarts est sur le point de commencer.

Tanya Beyeler et Pablo Gisbert, les jeunes meneurs de la compagnie El Conde de Torrefiel, invoquent avec un brin de malice la figure d’idole en devenir du metteur en scène italien, saisissent une tendance en train de se confirmer, pointent la fascination parfois béate et le besoin de valeurs sures qui agit le monde de l’art. Il y a quelque chose d’incantatoire dans cette voix qui fait autorité – l’audience sur scène semble absorber ses termes avec une concentration et une ferveur quasi passionnelle – égrenant en langue italienne les vertus d’un théâtre proche des rituels antiques, qui sollicite la responsabilité du spectateur, exige du temps, installe un régime proche de la possession, regarde du côté de la grotte d’où il tient ses origines proches de la naissance du fait religieux. Derrière une forme résolument originale, ce sont des prescriptions que GUERRILLA mettra à l’épreuve, de manière espiègle et consciencieuse, tout au long de ses trois séquences qui constituent sa structure tenue, radicale. La voix du « maitre » ne fait pourtant pas écran, elle est travaillée davantage en tant que texture rythmique et sonore, qui devient spectrale, caverneuse, s’obscurcit progressivement, laisse transparaitre ces autres voix silencieuses, crépitant dans l’audience. Les deux comparses d’El Conde de Torrefiel négocient avec une grande justesse les tensions entre l’individu anonyme et l’icône, la tendance sociétale ou encore l’action de masse. Le texte qui défile au dessus de leurs têtes entretisse les parcours de personnes aux racines multiples qui traversent le monde et défient les forces agonistiques ayant dessinées les grandes lignes de l’histoire du XXème siècle. Ainsi pour K, par exemple, dont la famille maternelle était engagée dans la Résistance, alors que du côté paternel il y avait des combattants dans l’armée japonaise.

La lumière baisse encore et désormais nous font face des masses opaques, à même d’encourager par leur présence silencieuse des souvenir troubles, des non-dits de la mémoire familiale chahutée par les mouvements idéologiques et politiques obsolètes et pourtant d’une étrange actualité. Ainsi des années de plomb en Italie et les militaires sous armes qu’on peut croiser dans les rues en sortant par exemple d’un bistro à Paris ou à Bruxelles. Des lourdes questions de l’humanité deviennent terriblement concrètes, viscérales, quand est évoquée cette méthode de torture de la période fasciste – faire exploser le foie d’un prisonnier en le gavant à l’huile. Et subrepticement, ces quelques mots qui nomment une figure de l’horreur véhiculent des thèmes travaillant en souterrain la pièce : l’abondance, la saturation, la multiplication insensée des stimuli, tout en faisant appel, peut-être involontairement, à un horizon mythologique de par l’organe de Prométhée enchainé par les dieux, offert éternellement aux vautours. A peine voilé, Hobbes hante le propos, alors que le grondement sonore monte en puissance.

L’impératif du bien-être

La part sauvage de l’humain donne une texture terriblement inquiétante à cette séance de taïchi qui se déroule désormais sur scène. GUERRILLA procède par contrastes et collisions des sens dont les échos multiples, diffractés, nourrissent l’épaisseur d’une image au premier regard minimaliste. Des corps sont déposés dans la position de l’enfant sur le plateau. La respiration peut se deviner profonde. Elle n’arrive pas à évacuer, mais amplifie au contraire l’angoisse qui sourd du texte nous plongeant dans les pensées de celle qui donne le cours. Les doigts se rapprochent jusqu’à se toucher, la concentration est de mise, chacun suit l’enchainement, va plus ou moins loin dans la posture. Des vérités sont affirmées, cinglantes, implacables, qui épinglent l’émotion molle empêchant de penser ces intellectuels auto-suffisants déconnectés du quotidien, ou encore la notion de peuple – client de l’église, de l’armée, du centre commercial. La façon de les énoncer, sous le signe du doute, secouées par des larmes qui montent dans un contexte dostoïevskien malgré sa contingence bruxelloise, les rend tout sauf péremptoires et nous permet d’y adhérer, suscitent une adhésion intime, le sentiment de s’y reconnaître comme rarement au théâtre. La façon dont ces vérités viennent contaminer les espaces dégagés dans le corps par l’attention spécifique du taïchi fait signe vers la manière insidieuse dont ces pratiques de bien être sont devenues une norme et un produit de consommation quelconque de la société occidentale.

Surcharge de stimuli et indéfendable, nécessaire éloge de l’ennui

La rupture est brutale. GUERRILLA avance par blocs d’affects et des situations scéniques a priori unitaires. L’art d’El Conde de Torrefiel est de les saper patiemment, de suivre les nervures et les lignes de fracture, de creuser les interstices, dans la durée, de donner du temps, de faire éprouver éperdument les charges émotionnelles, conceptuelles et sensibles. Une rave party aux couleurs acides a désormais pris place sur scène. Pink Elephant on Parade mène la danse avec une puissance effrénée. Les basses prennent aux tripes. Il s’avère compliqué d’y résister. Pourtant les participants à la fête se retrouvent retranchés derrière un rideau transparent – difficile de ne pas y voir un clin d’œil à Romeo Castellucci et à son théâtre comme art de la séparation – de dos, dans l’impossibilité donc de soutenir un regard, pris dans un mouvement à l’énergie folle, contagieuse. La tentation est grande de se laisser prendre à son tour, en s’y abandonnant aux pulsations de la musique qui inonde l’espace et résonne dans les organes. Cette saturation de stimuli extérieurs qu’accusent les voix anonymes du texte se déploie désormais sous nos yeux, son attirail est imbattable, à l’instar de ces effets stroboscopiques qui convoitent la crise d’épilepsie. La figure de la rave, porteuse, dans les années 90, d’une promesse d’exutoire et de communion des foules, érigée au rang de nouveau rituel du monde contemporain, est minée par des éclats de folie meurtrière, soutenus d’abord par une idéologie rationaliste où l’homme est censé endiguer la prolifération de la nature, qui entraine ensuite l’irruption de l’acte inexpliqué.

Les deux complices d’El Conde de Torrefiel proposent un caléidoscope haletant qui parvient néanmoins à laisser filtrer une voix de sagesse propageant en sourdine l’éloge de l’ennui. Le temps s’étire, les corps se débattent dans la rave, un sentiment d’indicible tristesse se dégage de cette énergie vaine, la séquence se prolonge indéfiniment, éprouvante. Il y a une extrême cohérence entre la forme et le propos de GUERRILLA. Quand la lumière s’allume brusquement, les interprètes ne reviennent pas pour les saluts. D’une certaine manière, nous sommes ces gens qui s’amusent, secoués par des peurs poignantes qu’ils essaient d’oublier dans une dépense gratuite. Tanya Beyeler et Pablo Gisbert nous plongent dans la terreur d’un monde prêt à cramer dans le brasier attisé par des feux d’artifices de tous les soirs à Disneyland, leur création regarde du côté d’El Bosco et de son art d’embrasser d’un même geste le détail et les dynamiques de masse.

Smaranda Olcèse

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