LE ROSAIRE DES VOLUPTES EPINEUSES, ENTRETIEN AVEC GEORGES LAVAUDANT

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Le rosaire des voluptés épineuses : Rodanski/Lavaudant/Borie

Le rosaire des voluptés épineuses est un texte énigmatique de Stanislas Rodanski que monte avec brio Georges Lavaudant. Le metteur en scène nous plonge, à son habitude, dans un espace-temps incongru et intemporel. Ceux qui cherchent à comprendre, tout comprendre, avec rigueur, en seront pour leurs frais. Il faut se laisser porter, laisser le cervelet à l’entrée de la salle et subir la poésie de plein fouet. Ce texte et les acteurs militants qui le portent nous mettent en esclavage. Qu’il est doux de s’enivrer au lait du surréalisme. Le trio d’acteurs lance, dans trois langues, trois logorrhées très différentes les mots jusqu’au bout la salle. Tantôt scandées, posées froidement ou enfilées, les perles du texte se laissent admirer par les oreilles.

Les costumes impeccables de Jean-Pierre Vergier ainsi que la coiffure réalisée par Jocelyne Milazzo ajoutent à l’aspect étrange et concret du spectacle. Tout est clair, tout est simple, on cerne bien les enjeux. Et, dans le même temps, l’humanité nous apparaît comme incompréhensible, suspecte, racleuse. Le tout est très subtilement encadré par les lumières du maître Lavaudant qui réussit ici encore à faire de la dentelle à la truelle. C’est à la fois radical et violent (les espaces sont clairement dessinés, les violets anti-naturalistes au possible, les effets et changements très visibles) mais aussi extrêmement fin et limpide. Tout coule, éclaire et épaissit à la fois.

Dans ce vieux bar solitaire et glacé, deux ombres ont tout à l’heure passé. La chaleur des corps nous brûle au cœur tandis qu’un frisson parcours l’échine en entendant ce qui dit Rodanski de la condition humaine. Une belle réussite des productions menées cette année par le Printemps des comédiens, il faut maintenant espérer que ce spectacle tourne et coure encore.

Entretien avec Georges Lavaudant :

Inferno : Dans ce spectacle, vous écrivez les corps dans l’espace, vous chorégraphiez ?
Georges Lavaudant : Ca me flatterait. J’ai toujours été très attentif pour certains spectacles à cela. Il y a des spectacles que j’ai faits où les acteurs sont beaucoup plus libres dans leurs déplacements. La ligne est beaucoup plus formelle dans XXX et j’aime bien ça. Je suis très attentif au graphisme, à l’écriture des corps dans l’espace.

D’autant plus que là vous travaillez avec des corps que vous n’avez pas choisis ?
C’est Fréderic Borie qui avait très très envie, depuis quelques années, de monter ce projet, qui a choisi les principaux acteurs et il m’a mis dans l’envie. Avec Ariel Garcia Valdès, nous connaissons bien Rodanski, si tant est qu’on puisse bien le connaitre ! Je pensais que c’était un texte impossible à théâtraliser.

Il aura fallu un acteur un peu fou pour vous persuader !
Un déclencheur. Il a fallu que Fréderic en parle au Printemps des Comédiens et après ce sont des zones d’amitiés. Ca c’est fait de manière presque informelle, comme parfois les projets naissent, un peu bricolés. C’était très chaotique.

Les choses naissent souvent du chaos. Pourtant, ce n’est pas l’impression qui ressort du projet.
J’emploie le mot chaotique sur le montage économique. Je pense que le texte est comme une flèche, une piqûre d’héroïne. Il a une acuité phénoménale. Il y a des phrases qui demeurent des énigmes, tout d’un coup vous butez sur des trous noirs de l’écriture, ce qui est très rare dans la période qu’on traverse où l’on a envie que tout soit clair et limpide. Là, c’est un texte qui est comme une comète qu’on voit, qui brille et qui meurt.

On passe par de nombreuses étapes en tant que spectateur : l’effroi, la douleur mais aussi le rire. La salle ne rit pas aux éclats bien sûr, mais l’humour est très présent.
Je pense que c’est le génie de Rodanski, cet être humain qui a eu une vie difficile, 27 ans d’internement… Et pourtant, à chaque fois que sa vie devient complexe, il a une distance, comme tous les gens incroyable. Il met un H à (h)amour comme à humour. Ce n’est pas pour faire rire mais il y a une distance, comme des personnages de série B. Il était très attiré par les faits divers. La dernière scène, c’est comme un gag. On pourrait dire que c’est comme du Beckett. J’adore, parce que tout d’un coup, on a été pris. On est fasciné et puis arrivent ces gangsters qui ajoutent de l’autodérision à l’histoire. C’est-à-dire que cet être absolument sincère, violent et complexe a la possibilité d’envoyer des phrases humoristiques absolument géniale.

Vous jouez par touches sur la redondance entre texte et image, entre mots et corps.
J’avais envie, parce qu’après tout, c’est quand même un spectacle de théâtre. Je ne veux pas faire de Rodanski un personnage populaire mais j’avais envie que cette histoire qui est raconté soit raconté aussi à travers le roman noir. D’où l’idée de refaire. J’aimais bien l’idée d’accrocher le spectateur avec un minimum de fiction et en même temps que les secrets du texte ne soient pas atténués.

Vous façonnez un univers.
J’ai tout fait, j’en ai même peut-être fait trop, pour que les gens lisent Rodanski. Il faut dire qu’il est un poète formidable, peu connu. Il a un fan club et toute mon envie c’est qu’on élargisse ce fan club. J’ai toujours mes envies de théâtre mais je souhaite de toutes mes forces que quelqu’un d’autre s’empare de ce texte et le fasse complètement différemment, dans cinq ans, dans dix ans… Je lance le premier étage de la fusée Rodanski, de ce type extraordinaire pour faire en sorte que les gens le lisent.

Propos recueillis par Bruno Paternot

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