PINA BAUSCH : « LE SACRE DU PRINTEMPS », « CAFE MÜLLER », ARENES DE NÎMES

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Montpellier, correspondance.
Le Sacre du Printemps & Café Müller – Pina Bausch & l’Orchestre Les Siècles.

Grâce à la volonté opiniâtre de son directeur François Noël, le Théâtre de Nîmes – scène conventionnée pour les écritures contemporaines – a eu le bonheur de présenter cinq pièces de Pina Bausch en cinq ans.

Après Nelken, 1980 et Ten Shi voici cette année Café Müller et Le Sacre du printemps réunis dans une même soirée aux arènes de Nîmes. Pour couronner l’événement, les musiques (Purcell et Stravinsky) sont interprétées en direct par l’Orchestre Les Siècles sous la direction de François-Xavier Roth. Si la jauge est ultra remplie du 6 au 9 juin 2016, la première image qui frappe sont ces arènes vides aux deux tiers. Habitué des Corridas qui remplissent la totalité des l’arc de cercle des Arènes, ici où le spectacle est en frontal, on voit avant tout des sièges vides. Toute la place est faite à l’inconscient, à la mort, à l’espace vide. Sur la scène : des chaises, elles aussi vides représentant la brasserie des parents de la chorégraphe dans l’Allemagne en guerre.

Le caractère exceptionnel de cette représentation, la sociologie du public et l’immensité du ciel nîmois donnaient à cette représentation un caractère solennel et une énergie plutôt triste et dure. La musique de Purcell superbement interprété par l’ensemble Castello (ensemble baroque issu des Siècles) et la notion d’enfermement, d’épuisement qui transpire tout du long de la chorégraphie de Café Müller trouvent pleinement leur place dans ce dispositif. On regrettera les petits ajouts prosaïques du concerto de toux, grâces que nous imposent les spectateurs, ajouté aux pétarades des mobylettes des kakos nîmois. Malgré cela, les notes des violons et le timbre de la soprano Céline Scheen tutoient les étoiles.

Voir une pièce créée en 1978, devenue mythique, reprise dans des grands films tous publics procure cet effet étrange que ce spectacle dont on est imprégné, qui « singe » presque une chorégraphie de Pina Bausch ! Les longues robes lâches, qui sont la signature de Marion Cito et des costumes du Wuppertal Tanztheater ajoutent, elles aussi, à ce sentiment de déjà-vu. Mais la qualité du mouvement l’emporte et l’on oublie le passé pour se concentrer sur l’instant présent.

La fameuse scène de l’embrassade où Scott Jennings (qui reprend le rôle de Dominique Mercy) et Azusa Seyama sont irrémédiablement liés et n’arrivent pas à se décoller, aliénés par un corps-à-corps impossible reste bouleversante même si elle a été vue et revue, copiée et recopiée. C’est la magie de la représentation et la qualité de l’interprétation de ces danseurs là.

« J’ai eu la chance de danser cette pièce avec Pina, la danser dans cette endroit magique rend ses représentations là tout aussi fortes » confie le danseur à l’issue de la représentation. Chacun des six danseurs de la pièce a son parcours qu’il danse (presque) indépendamment des autres et c’est au regardeur de faire son propre tableau avec ça. La pièce sort grandie mille fois de ces milliers de regards concommitants de la salle vers le plateau. Helena Pikon, danseuse historique de la troupe a la dure tâche de reprendre le rôle créé par Pina Bausch. Elle est son ombre, son fantôme, l’incarnation charnelle de la mémoire de la Danse européenne de la deuxième moitié du XXe siècle. Malgré toute la charge de l’événement, l’ombre de la mort et le poids du projet, les interprètes–danseurs, comme les musiciens– s’en sortent avec brio. Ils sont largement à la hauteur des pierres. Les spectateurs des grands événements en extérieur (Avignon, Orange, la Roque-d’Anthéron…) savent bien que le challenge n’est pas relevé d’avance.

Pour nous conforter dans la lourdeur du projet, le changement de plateau effectué en un temps record par de nombreux techniciens se fait au treuil !

Voici maintenant le moment tant attendu du Sacre du printemps. Indéniablement, le public nîmois a eu accès aux deux plus grandes œuvres du XXe siècle : la partition de Stravinsky et la chorégraphie de Pina Bausch. Passée la première difficulté de regarder et d’écouter en même temps, de vivre pleinement ces deux événements ; une fois qu’on se laisse porter, on entend bien que la musique est au service de la danse et inversement. Les deux disciplines s’imbriquent, se complètent, se répondent avec majesté et enchantement.

Si l’orchestre Les Siècles à cette coquetterie de jouer sur instruments d’époque (ou de facture d’époque), la majeure partie des danseurs est renouvelée afin d’offrir des corps au sommet de leur art à cette chorégraphie exigeante. Contrairement à la fosse, la scène ne fait pas entendre le bruit de clétage des corps ou d’imperfections dues à l’âge des interprètes. On se retrouve avec un concert étrange qui bénéficie de tous les progrès techniques de la sonorisation sans les progrès de la facture d’instruments. Si les cordes peuvent se grandir d’un instrument vieilli par le temps, les vents à anches doubles ne se simplifient pas la tâche pour pas grand chose de plus.

Dans les deux œuvres, le créateur et la créatrice ont réussi ce tour de force d’utiliser à bon escient toute la technique et les qualités de leurs arts classiques avec un renouvellement total des formes. Ainsi ces deux Sacre du printemps racontent une fable sans être narratifs, exigent une qualité technique ébouriffante sans la montrer, et n’hésitent pas à raconter la vie telle qu’elle est : pleine de terre, d’accrocs, de sperme et de sang. À cette magie d’imagination s’invite la nature, les projecteurs attirants chauves-souris et papillons de nuit.

Tout d’un coup, le spectacle s’achève ! C’est œuvre à toute berzingue, dans cette version-là passe à une vitesse vertigineuse. « Je pourrais le revoir aussi sec » dit une spectatrice. Le revoir, oui. Aussi sec, non : on sort de ce spectacle exceptionnel nourri ou délavé mais certainement pas sec. Ce soir-là, il a fait exceptionnellement bon et les rues étroites de la cité romaine sentaient encore l’ananas et l’odeur du printemps.

Bruno Paternot,
à Montpellier

CAFÉ MÜLLER – LE SACRE DU PRINTEMPS : TANZTHEATER WUPPERTAL PINA BAUSCH, ORCHESTRE LES SIÈCLES, DIRECTION FRANÇOIS-XAVIER ROTH

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