MAXIME KURVERS, « PIECES COURTES 1-9 », LA COMMUNE AUBERVILLIERS

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Maxime Kurvers, Pièces courtes 1-9, Théâtre de La Commune, Aubervilliers, les 03 et 04 juin 2016, à 20h30.

Créées l’année dernière à la Ménagerie de Verre, et redonnées tout au long de la saison à la Commune d’Aubervilliers, les Pièces Courtes 1-9 de Maxime Kurvers se présentent d’emblée comme un laboratoire de la micro-dramaturgie. Elles pourraient d’ailleurs apparaître pour un exercice purement démonstratif, celle d’une pleine intelligence de l’art dramatique, respectueuse de ses codes modernes. Dans le sillon des théories de Manfred Wekwerth en effet, le choix d’une dramaturgie segmentée articule des scènes plus ou moins courtes (de 3 à 25 minutes) à des « points de rupture » qui devraient mettre en exergue l’évolution de la narration ou celle des personnages. Mais là où ce dispositif est censé favoriser la métamorphose au cœur de la fiction, Maxime Kurvers en fait au contraire le moyen d’un pas de côté aussi critique qu’expérimental, prenant le prétexte de la représentation théâtrale pour éprouver la plasticité du réel. Situationnistes à bien des égards, les Pièces courtes installent une action au sein de laquelle la frontière ténue entre l’acte et l’acting, la vie effective et le jeu simulé, s’efface, pour mieux mettre en valeur leur performativité commune.

Chacune des neuf pièces courtes est introduite par un énoncé (« J’essaie d’avoir une idée » ; « J’apprends à me battre »…) entre la déclaration d’intention, la prise de conscience et l’impératif protocolaire. Ils inscrivent l’action dans la tradition de la task performance, des réalisations simples et concises ancrées dans le vocabulaire de la banalité. Leur sobriété tient notamment à une autre grande référence du metteur en scène, le cinéma de Danièle Huillet et Jean-Marie Straub, auquel il emprunte son réalisme aride. Sèche, nue, pauvre, la scénographie est à l’image des personnages ordinaires qui l’incarnent, sa facture artisanale (chaque programme est rédigé à la main, des inscriptions sont marquées à la craie) signalant notamment ses affinités avec le travail de Jérôme Bel qu’il assiste depuis plusieurs années.

L’activation successive de différents effets théâtraux, et d’autant de configurations scéniques, organise la dramaturgie : de l’action succincte la plus évidente, au sens premier de ce qui perçu immédiatement (une jeune fille ouvre un biscuit de la chance en espérant y trouver une idée) à l’hyper-médiatisation des artifices (l’immersion sons et lumière dans un film de guerre). Maxime Kurvers active en outre les leviers de la machinerie affective, dont il convoque autant le pouvoir de persuasion que sa capacité à susciter une critique. Le public rit de ses attentes déçues face à la représentation (« Je décide de voir quelques arbres » qu’on ne verra jamais) comme de sa crédulité affective et de ses réflexes empathiques (face à deux comédiens qui simulent longuement des pleurs avant de revenir brutalement à la réalité). Dans la même veine que Joseph d’Alessandro Sciarroni, la pièce sur Chatroulette, où la mise en scène de soi vire à la chorégraphie pop, parodie conjointement la communication théâtralisée des réseaux sociaux, la tendance à la sensiblerie et la représentation grotesque du star-system.

Cette fausse candeur, tenue tout le long de la pièce, particulièrement dans les dialogues, est également mise au service d’interrogations théâtrales plus directement autoréférentielles. Une leçon de musique de chambre permet ainsi une mise en abyme de l’interprétation, quand l’interminable tirade d’Empédocle de L’Utopie communiste étire le temps de la représentation pour mieux déconstruire la situation théâtrale. Les Pièces courtes s’achèvent ainsi sur l’étiolement progressif du dispositif scénique : le texte défilant permet aux acteurs de s’effacer, le plateau de disparaître, le public de s’en émanciper. Le spectacle continue dans un hors-champ ouvert sur la vie vécue, ce grand théâtre dont Maxime Kurvers réussit habilement à rendre sensible le jeu.

Florian Gaité

Pièce Courtes 1-9, Conception et mises en scène : Maxime Kurvers – Avec : Julien Geffroy, Claire Rappin, Charles Zévaco

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